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11 635 tumeurs
Article publié le 5/02/2008
Ce sont trois grands réfrigérateurs, inondés de lumière blanche, situés dans une petite pièce en ciment, au fond d’un long couloir froid. Dans les sous-sols de l’Institut Bergonié, des engins de mort.

« Voilà, c’est là ! » hurle une voix, étouffée par des ventilateurs rugissants. « Les frigos sont à 140 degrés en permanence ! » vocifère encore la voix. Seulement à cette température, celle d’une nuit sur Mars, l’ARN, l’ADN et les protéines contenus dans les tumeurs se conservent. Pour toujours. Sarcomes, carcinomes mammaires et autres lymphomes non hodgkiniens, ce sont les compagnons du professeur Jean-Michel Coindre, le gardien du temple. La tumorothèque de l’Institut Bergonié est « un trésor...vous n’imaginez pas les progrès apportés à la science ». L’archivage de ces tumeurs est destiné à la recherche. « Avant moi tout ça partait à l’incinérateur. Mon boulot, c’est les poubelles, les déchets ». Ce recyclage sauve régulièrement des vies, empêchant des chimiothérapie et des opérations inutiles.

Tumeur ! Vos papiers !

La gestion de ces petits bouts de cancer fait l’objet d’une froide et efficace opération administrative. 23 minutes, c’est le temps maximum entre le prélèvement et le stockage. Une de plus, et les tissus se décomposent. Celles qui viennent d’autres centres médicaux transitent dans les centres de tri postaux. Il en arrive dix par jour. Une fois à l’institut, elle sont minutieusement étudiées par Jean-Michel Coindre et son équipe. Ils plongent dans l’infiniment petit et déterminent la nature des tumeurs, leurs dynamiques, leurs architectures moléculaires. Elles sont ensuite méticuleusement classées, répertoriées, compilées, comparées, annotées, analysées par des programmes informatiques hyper-sophistiqués, puis numérisées dans le flux d’un tentaculaire réseau européen de tumorothèques. Les contours sont-ils bien limités ? Infiltrants ? Est-elle gélatineuse ou charnue ? Peut-être ses cellules sont-elles fusiformes ? A chaque tumeur son nom, son classement, son numéro, sa « carte d’identité ». Cette approche comparative, à échelle internationale, reste le meilleur moyen de percer leurs mystères.

Une tumeur en héritage

Au-delà de la recherche, ce classement est un impératif. Ces banques de tumeurs, très sécurisées, soulèvent de lourdes questions bio-éthiques. Une hypothèse très sérieuse : dans un avenir lointain, avec de nouvelles techniques d’analyses, on découvre qu’une tumeur quelconque possède des propriétés rares. Une structure inédite, dévoilant des univers insoupçonnés. L’Institut Bergonié se retrouve en possession d’une véritable pépite, d’une formule moléculaire pour laquelle s’entredéchireraient les plus grands laboratoires pharmaceutiques. Aux États-Unis, les tumeurs sont cultivées, nourries, entretenues. Ces lignées cellulaires peuvent être brevetées et commercialisées. En France, on s’y refuse. Alors à qui appartiendraient les bénéfices ? Au laboratoire Bergonié ? Aux descendants du patient ayant légué sa tumeur ? Pour qui, cette tumeur en héritage ? Avec les tumorothèques essaiment des serumothèques, des cellulothèques, des dnathèques, des urinothèques... Demain peut-être, dans nos fragments les plus vulgaires, au fond de couloirs froids, des trésors sans prix.

Benjamin Huguet

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