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« Il faut dialoguer avec les talibans »
Article publié le 15/04/2008
Chroniqueur géopolitique sur France-Inter, Bernard Guetta évoque chaque matin les grands enjeux internationaux. Il livre pour Imprimatur son point de vue sur la nouvelle politique étrangère de la France. Des propos qui tranchent avec ses éditos matinaux, quand il s’interroge sur le bien-fondé d’un renfort de troupes en Afghanistan.

A l’horizon 2009, la France va probablement réintégrer l’OTAN, qu’elle avait quitté en 1966. Comment réagissez-vous à cette réorientation politique majeure ?

Avec tristesse. Parce que j’appartiens à cette génération, à ce milieu politique qui a été très fier de la posture gaulliste. J’étais, jusqu’à jeudi dernier, assez fier d’être Français, précisément parce que notre pays n’avait pas une position banale dans l’arène internationale. Non seulement elle était originale, mais elle me semblait intelligente. Alors, je ne peux pas vous dire que je saute de joie à l’idée que la France rejoigne le commandement intégré de l’OTAN. Mais, d’un autre côté, les dés sont jetés, ce sera fait d’ici un an, sauf événement improbable. Que faut-il faire en pareil cas ? La France a posé une condition fondamentale, c’est la contrepartie qu’a demandée Nicolas Sarkozy. Le président souhaite que l’affirmation d’une défense européenne ne soit pas un cache-sexe mais devienne une réalité. Si c’était le cas, alors, peut-être que le deal vaudrait le coup.

Quels changements cela produirait-il ?

Si l’Union européenne se dotait d’une défense commune réelle, on entrerait dans cette dynamique à laquelle je tiens beaucoup : l’affirmation d’une Europe politique. Dès lors que l’on veut bâtir une défense commune, on réfléchit sur ce que sont les forces, les menaces, les fronts, donc les besoins militaires. Et on développe ipso facto une politique étrangère commune. En tous cas, on en jette les prémices. On développe une industrie d’armement commune, avec des retombées dans le domaine économique et, surtout, dans le domaine de la recherche. Tout cela est fondamental. Souvenons-nous qu’Internet est un fruit inattendu de la recherche militaire. On prendrait le temps de travailler ensemble et de réfléchir ensemble dans des domaines éminemment politiques et plus seulement économiques. Tout cela serait excellent.

Une force européenne pourrait-elle coexister aux côtés de l’OTAN ?

Oui, si l’Alliance atlantique devenait ce qu’elle n’est absolument pas aujourd’hui : une alliance entre deux égaux, les États-Unis et l’Union européenne. Deux égaux, c’est-à-dire deux ensembles pesant d’un même poids et décidant ensemble. L’ Alliance atlantique, aujourd’hui, ce n’est pas du tout ça. Ce sont des nations européennes qui, pour la plupart, à l’exception de la Grande-Bretagne et de la France, n’investissent pas dans leur défense. Je crois que c’est un tort, même si je ne suis pas particulièrement belliciste. Le reste de l’Union, pour sa sécurité, s’est placé sous le parapluie américain. Or, il faut savoir que la défense de l’Europe n’est plus une priorité absolue pour les États-Unis avec la disparition de l’Union soviétique. L’UE doit penser à sa propre sécurité, parce que si elle n’y pense pas, elle deviendra une grande Helvétie. J’attends de l’Europe qu’elle soit un acteur de la scène internationale.

Les États-Unis pourraient-ils accepter l’émergence d’un nouveau pôle militaire ?

Les Américains ont toujours été favorables à ce que les pays européens augmentent leur budget militaire, c’est-à-dire soulagent le leur. Cependant, ils n’ont jamais été favorables, bien au contraire, à l’affirmation d’une défense européenne. Ils savent parfaitement que l’Europe est en train de devenir un acteur incontournable. Mais il faut bien voir qu’aujourd’hui, les États-Unis sont en plein désarroi diplomatique. Au-delà du malaise qu’a fait naître l’aventure irakienne, ils se rendent compte qu’ils ne peuvent pas gouverner le monde. Celui du 21ème siècle sera constitué de plusieurs centres : il y aura l’Amérique bien sûr, mais il y aura aussi la Chine, la Russie, l’UE, et même l’Amérique latine... Dans cette configuration, les États-Unis pourraient considérer que, pour eux, la meilleure solution serait une véritable alliance avec l’Europe. Mais il faut que cette alliance soit fondée sur une relation d’égalité. Autrement, elle ne sera pas durable.

A Londres, Nicolas Sarkozy a annoncé l’envoi de renforts en Afghanistan, 700 hommes environ. Cette décision vous pose-t-elle problème ?

Qu’il l’ait annoncé de Londres est parfaitement scandaleux. Au-delà de cet impair, on ne pourrait pas envisager d’un coeur léger que les talibans reviennent au pouvoir à Kaboul et offrent à nouveau, dans la foulée, une base territoriale à Al-Qaida. Vraiment, ce serait une pure folie. Donc, la volonté d’empêcher cela me semble absolument fondée, indiscutable. Ce qui me paraît en revanche extrêmement discutable, c’est que les Français mettent ces renforts au service des Américains. Leur stratégie a tellement échoué depuis la chute du régime taliban qu’on assiste aujourd’hui à une résurgence très forte de ces mêmes talibans en Afghanistan. La bonne politique aurait été d’envoyer des renforts, mais à la condition de changer de stratégie. Au point où on en est, c’est une chose très simple : reconnaître que les talibans sont devenus incontournables et dialoguer avec eux. Il faudrait les séparer d’Al-Qaida et pour arriver à cela, c’est extrêmement désagréable, mais il faudrait sans doute leur faire miroiter une participation à un gouvernement d’union nationale.

Retrouvez la suite de l’interview en vidéo

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Propos recueillis par Géraud Bosman-Delzons et François Goulin

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