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Quand les femmes bullent...
Article publié le 28/01/2009
Femme soumise au foyer ou objet des fantasmes masculins. La bande dessinée ne sait pas parler des femmes. La cause ? Les auteures sont sous-représentées dans cette profession.

« Lorsque j’ai commencé dans la BD, il existait Bécassine qui n’avait pas de bouche, comme si elle était trop bête pour parler, et toutes sortes de créatures érotiques du type Barbarella. » Jacques Tardi pointe ainsi le coeur du problème. La bande dessinée est une phallocratie. 7% d’auteures en France, 7 femmes pour 49 hommes sélectionnées cette année pour le festival d’Angoulême. Le risque ? Alors que la BD capte un public de plus en plus large - 20% des ventes du marché du livre -, elle reste cloisonnée dans un imaginaire essentiellement masculin. Les auteures ont donc contre-attaqué. Festival de la BD féminine à Igny, les 8 et 9 mars prochain, maisons d’édition qui excluent les hommes, comme l’Association, qui ne publient que des femmes, et même un prix réservé aux filles, Artemesia. Le matriarcat entend-t-il prendre le dessus ? Pas exactement. Pour Marie-Joe Bonnet, Chantal Montellier et Jeanne Puchol, fondatrices de l’Association, il s’agit surtout de promouvoir un regard féminin sur la BD qui était jusque-là absent. Les auteures sont sous-représentées dans le monde du 9e art, et sont souvent écartées des postes décisionnels.

Présentes, mais peu visibles

Claire Brétécher, la mère d’Agrippine et du docteur Ventouse, n’a pas fait exception. Première grande dame de la BD, elle a rapidement collaboré au magazine Pilote de René Goscinni et Jean-Michel Charlier. Son personnage, Cellulite, remportait un grand succès auprès du public. Néanmoins, il ne lui ouvrait pas les portes de la salle des conférences de rédaction. Un archaïsme de la fin des années soixante qui n’a plus cours aujourd’hui ? Pas si sûr. Johanna, “BD reporter”, est entrée dans le milieu au début des années quatre-vingt-dix. « Les femmes y sont présentes, mais peu visibles. Souvent embauchées comme coloristes, elles sont les petites mains, les dentellières de la profession. Et si elles sont publiées, elles sont cantonnées dans le côté gentil de la BD : la presse féminine et la jeunesse. »

Épouse soumise ou objet sexuel

Muselées, les auteures peinent à faire entendre leurs voix dans cet univers de la BD. L’imaginaire véhiculé dans cette littérature reste donc masculin et les personnages féminins sont victimes des pires stéréotypes. Après la guerre, les filles étaient quasi-absentes ou reléguées au statut d’épouses envahissantes ou de mères au tablier à fleurs qui s’affairaient aux tâches ménagères. Cette faible visibilité était la conséquence de la loi de 1949 qui encadrait la presse enfantine et qui plaçait les dames sous surveillance. Dans les années soixante, la BD se libéralise et d’épouses, elles deviennent objet sexuel. Un sort pas plus enviable que le premier. Il faut attendre 1974, pour qu’une femme, Adèle Blanc-Sec, occupe le rôle de personnage clé. Jacques Tardi la voulait « ni belle, ni laide, » active, une nana ordinaire en somme. Cette volonté de peindre des femmes plus en prise avec la réalité est partagée par les auteures. Les thèmes de la BD féminine sont, à l’égal de la BD masculine, très variés. D’une mère célibataire avec sa fille (L’Immeuble d’en face, de Vanyda), à l’histoire des Coréennes victimes de viols pendant la Guerre (Femmes de réconfort, de Jung Kyung-A), en passant par le récit d’un musicien et de son instrument (Poulet aux prunes de Marjane Satrapi), engagé ou non, frivole ou sérieux, les regards portés par les auteures sur le monde se multiplient mais ne se ressemblent pas.

Des lectrices frustrées

Ce courant de la BD féminine commence à s’épanouir mais peine toutefois encore à s’imposer. La grande maison d’édition DC comics, avait lancé Minxx en 2007, une collection rassemblant exclusivement des oeuvres de femmes. Une année est passée, et la collection est morte. Raison avancée : le faible succès de cette collection, le lectorat féminin étant minoritaire. Pour beaucoup d’auteurs et d’éditeurs, il est en effet logique que les hommes gouvernent le monde des petits Mickeys, car 80% du lectorat sont des garçons. Le double chromosome XX rendrait-il hermétique à cette littérature ? Sur le forum bdparadisio.fr, Twils prend le problème par l’autre bout : « Ma femme, qui adore l’esprit BD, les trouve pour 90% d’entre elles, trop machiste et écrite exclusivement pour les hommes. Elle trouve qu’on voit trop de femmes à poil et dans quasi tous les cas, elles ne servent qu’à faire fantasmer les mâles. » Mais les choses bougent. Depuis peu, nombreuses sont les jeunes filles ou adolescentes à devenir bédéphiles. Mais, limite de la conversion, elles se disent attirées par les mangas. L’atout des Japonais : créer une sous-catégorie spécialement dédiée au lectorat féminin et fait d’oeuvres scénarisées et écrites par des femmes. Lors des Cosplay, concours du meilleur costume de personnage de manga, les filles occupent souvent les premières places du podium. Les blogs dédiés à cet art nippon sont également très investis par les adolescentes. Un monde reste donc à conquérir, celui des lectrices. Avis aux maisons d’édition.

Lucile Chevalier

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