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La revanche du "gaucher combattant"
Article publié le 6/03/2007
Pour les besoins de sa thèse ébauchée en 2001, Charlotte Faurie s’est entichée des gauchers. Elle les a étudiés sous toutes les coutures, mais son principal travail a consisté à étudier comment ils ont survécu malgré leur faiblesse apparente. D’après ses recherches, ils tirent en partie leur force de ce qu’ils sont… moins nombreux que les autres.

Imprimatur : Les gauchers partent-ils vraiment avec un handicap dans la vie ?

Charlotte Faurie : Les gauchers, en moyenne, sont plus petits et plus légers que les autres. Surtout, ils pèsent moins lourd à la naissance que les droitiers. Et on sait que le poids du nouveau-né en dit long sur les risques associés à certaines maladies, en particulier les risques cardiovasculaires. Des études très larges montrent également une plus forte prévalence des maladies du système immunitaire ou du système nerveux dans cette partie de la population. À ces facteurs purement physiologiques, s’est ajoutée, à certaines époques, une pression sociale hostile et forte. Les gauchers sont mal vus, diabolisés, voire persécutés, dans l’Antiquité ou au MoyenÂge, par exemple.

Comment se fait-il qu’ils aient, pour ainsi dire, « survécu » ?

S’ils ont pu se maintenir jusqu’à nos jours, c’est parce qu’ils se battent mieux. Ils bénéficient d’un avantage stratégique lors des combats, celui de l’effet de surprise. En résumé, lors d’un affrontement, le gaucher prend l’avantage parce qu’il a l’habitude de s’opposer à un droitier, tandis que le droitier est déboussolé par quelqu’un qui préfère se servir de la main ou du pied gauche. Il ne voit pas venir les coups. C’est donc parce qu’ils sont moins nombreux, moins connus, que les gauchers prennent l’avantage.

Cela fait quand même longtemps qu’on ne survit plus uniquement en se battant à mains nues…

Il faut entendre le mot « combat » au sens large : il y a les affrontements réels, bien sûr, pour la survie, mais il y a aussi les combats qu’on qualifie de « ritualisés », qui obéissent à une codification et ont une fonction sociale. Pensez, par exemple, au Moyen Âge et à ses duels de chevaliers : gagner des tournois permettait de monter dans l’échelle sociale et les gauchers semblent y être parvenus.

Comment avez-vous procédé pour démontrer cette théorie ?

Si les gauchers sont avantagés dans les combats, ils devraient mieux s’en sortir dans les sociétés violentes. Et donc, leur proportion dans ces sociétés devrait être plus élevée. C’est ce que nous avons mesuré en prenant comme indicateur de violence le taux d’homicides. Nous avons exclu de notre étude les sociétés occidentales modernes, car l’usage des armes à feu longue portée réduit l’avantage du gaucher. Nous avons donc sélectionné huit sociétés traditionnelles sur cinq continents avec des taux d’homicides variés. Résultat : on trouve beaucoup plus de gauchers dans les sociétés violentes comme les indiens Yanomami, réputés pour s’entretuer en permanence, que dans d’autres populations.

Les gauchers sont donc en général plus violents.

Absolument pas. Cela signifie seulement qu’ils ont une plus grande chance de survie dans les sociétés violentes.

Et dans nos sociétés occidentales modernes où le combat ne compte plus ?

Il n’est pas exact de dire que le combat ne compte plus. Le combat, ritualisé, compte toujours. Les sports d’affrontement ou d’interaction comme la boxe, le tennis ou l’escrime peuvent être assimilés à des combats ritualisés. Et le sport n’est pas neutre socialement : nous avons établi un questionnaire demandant le nombre de partenaires sexuels dans les trois années passées à des sportifs et des non-sportifs. Les sportifs ont déclaré plus de partenaires sexuels. Et plus le niveau de sport pratiqué s’élevait, plus le nombre de partenaires augmentait !

Les gauchers n’ont rien à voir là-dedans !

Si. Les gauchers possèdent un avantage décisif justement dans les sports d’interaction comme l’escrime ou le tennis, où l’effet de surprise joue à plein.

C’est un peu léger, comme avantage…

Pas tant que ça. Le niveau sportif représente la forme et les capacités physiques d’un individu, ce qui peut avoir un fort impact sur la recherche de partenaires et donc sur la sélection sexuelle. Mais les gauchers ont d’autres cartes à jouer dans les sociétés modernes. C’est le second grand volet de notre étude : la réussite sociale qui est la leur.

Les gauchers seraient plus intelligents ?

En moyenne, non. Mais ils sont surreprésentés parmi les gens au quotient intellectuel élevé et parmi les gens au QI le plus faible. Il existe une très forte hétérogénéité dans cette population. Et surtout, en tentant d’évaluer diverses formes d’intelligence, des chercheurs se sont rendu compte que les gauchers réfléchissaient de manière différente. Ils se rappellent mieux les faits passés, ce qu’on nomme la mémoire épisodique, mais moins bien les automatismes, ce qu’on désigne par mémoire implicite. Ils se distinguent enfin particulièrement lors des tests de créativité. Tout cela se traduit aussi par des orientations professionnelles différentes : on trouve plus de gauchers parmi les mathématiciens, les artistes ou les architectes par exemple. Enfin, il est très curieux de constater des écarts de salaire entre droitiers et gauchers, en faveur des derniers. Chez les femmes, il y a même une différence de réussite au baccalauréat. Les gauchères ont plus de chances de l’obtenir.

Pauline Conradsson, Lily Eclimont et Thibault Le Grand

Charlotte Faurie est chargée de recherche à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier. Elle a effectué sa thèse sous la direction de Michel Raymond. Dans le numéro 19 de la revue Cerveau et Psycho, elle publie un article « Gaucher : avantage ou inconvénient ? »

L’interview : les bonus audio

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