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En Espagne, okuper pour résister
Article publié le 10/03/2009
5 heures de voyage et moins de 350 kilomètres de distance séparent Bordeaux et Bilbao, deux grandes métropoles du sud-ouest de l’Europe. L’arrivée en Euskal Herria (Pays Basque, en basque) est vite signifiée par les drapeaux floqués aux couleurs -rouge, vert et blanc- de cette terre si particulière, à l’identité forte mais confuse, aux reliefs montagneux.

Gaztetxe

Il y a trois gaztetxe à Bilbao, littéralement "maison de jeune", autrement dit squatt. Là, le siège d’une association gay et lesbienne reconverti en bar, puis abandonné et enfin occupé par une vingtaine de jeunes qui, depuis, y développent des ateliers de percussion, de théâtre ou exposent des photos. Certains y vivent complètement, c’est d’ailleurs souvent la situation immobilière qui pousse les okupas à investir un lieu.

Ici l’Athénée Itzar Belt, en pleine zone résidentielle populaire, une survivance franquiste constituée de hautes tours bétonnées. L’ancien garage est "okupé" depuis deux ans et demi par des jeunes qui œuvrent à en faire un espace de discussion et de militantisme. Personne n’y vit de manière continue. Tous les lundis, s’y déroule une assemblée, siège de décisions communes, fruits de discussions, compromis et consensus. Le vote, corollaire d’un régime démocratique qui les frustre, en est banni. On y décide quels sont les prochains livres à acheter pour la "bibliothèque sociale", déjà bien fournie en revues, livres et journaux anarchistes. Ou les prochains travaux à mener à bien pour entretenir cette surface de plus de 300 mètres carrés qui sert régulièrement de salle de concert ou de théâtre, de cantine végétarienne ou de local improvisé pour célébrer l’anniversaire d’un immigré sans domicile fixe.

A Bilbao, il est compliqué pour les jeunes Basques d’exprimer des convictions politiques. Car les partis pour lesquels ils voudraient voter sont régulièrement interdits, pour leur appartenance présumée à des mouvements terroristes, comme lors des dernières élections du parlement basque. Il est fréquent également que ces jeunes connaissent ou aient eux-mêmes vécu des situations d’oppression politique, toujours dans la mouvance nationaliste basque (ce qu’on appellerait régionalisme indépendantiste en France). Un ami emprisonné, un autre menacé. Le déroulement de la vie politique basque échappe aux chroniqueurs les plus aguerris, empêche toute analyse impartiale et devient, peut-être de fait, un élément prégnant et visible dans le dédale urbain de Bilbao. Cause ou conséquence, les jeunes Basques s’organisent, occupent physiquement des espaces qu’ils placent sous le signe de la liberté.

Cantine populaire

Tous les samedis depuis six mois, la cantine populaire et végétarienne ouvre ses portes à 14h. Durant la matinée, les okupas sont allés récupérer les restes du marché et faire des courses d’appoint pour les denrées plus délicates, graines de sésame, sauce de soja ou amandes concassées. Le reste du repas -salade de crudités, humus, tapenade, crème de légumes bicolore, falafels et gâteau au chocolat, à un euro le plat- a été élaboré par les fidèles qui après feront aussi la vaisselle, le ménage et le rangement.

Il fait froid et humide, mais une centaine de personnes est attablée. Des allures les plus typées -blouson clouté, haute crête et rangers- aux tablées familiales, toutes les générations sont représentées. A la fin du repas, un père allume un joint à côté d’un garçon qui est peut être son fils. Puis tout le monde se lève, s’ébroue et donne un coup de main. Jon, 24 ans, est un des membres actifs de cette Athénée. L’idée de discuter avec une journaliste française ne lui fait aucun effet, le contraire plutôt ; "les pseudo-journalistes ne sont que des pourfendeurs de débats publics stériles, les médias de communication sont construits pour désinformer et favoriser la bourgeoisie".

Il me dira quand même que le prix des repas permet de gagner l’argent autrement qu’en vendant de l’alcool pendant les concerts et que les relations avec le voisinage sont bonnes. De fait, les activités du gaztetxe profitent à l’ensemble du quartier, et les nuisances sonores sont réduites au minimum.

Bureau de l’okupation

Dans le quartier historique de Bilbao, le bureau de l’okupation, ouvert en octobre 2008 par une dizaine de personnes, offre une permanence au public une fois par semaine. Il édite et diffuse un "guia de okupacion", également téléchargeable sur Internet. En mode d’introduction : "L’okupation est un instrument pour construire un nouveau mode de vie, pour dire stop à l’explosion urbaine, pour créer des alternatives à la propriété privée et les mettre en pratique. (...) L’okupation se base sur la pratique révolutionnaire de l’autogestion." S’ensuit un véritable mode d’emploi. Premier pas : trouver une maison (à occuper), avec les conseils pratiques. Ne pas entrer de nuit pour ne pas être pris pour un voleur. Au moment de l’okupation, prendre des précautions, par exemple arborer une pancarte revendicative qui pourra être utile en cas d’intervention policière. Puis le détails des procédures, pénale, civile ou administrative qui peuvent être intentées par le ou la propriétaire, les moyens de recourir à un avocat commis d’office (avec toutefois la précision qu’ils sont généralement volontaires pour se faire une expérience et gagner de l’estime auprès des juges...). Enfin "le procès est une mascarade où on donne toujours raison aux propriétaires". La conclusion : "Face à la précarité sociale vers laquelle nous pousse le système économique, nous leur montrerons notre dignité et notre révolte".

Samedi soir, 1h du matin, le serveur qui porte un tee-shirt "Punk is amor" sert les dernières calimuxo -mélange de vin bon marché et de Coca-Cola. On a sauté et crié ensemble sur des paroles souvent incompréhensibles. Émergeait du lot "Euskal presoa etxera" (les prisonniers basques ensemble). Dernier regard vers un autocollant "contra el TAV" (tren de alta velocidad), le TGV qui doit unifier le réseau ferroviaire du sud-ouest de l’Europe. Les jeunes Basques sont contre, il passera entre leurs montagnes qu’il faudra détruire.

Marion Wagner

Pour aller plus loin :

Bureau de l’okupation de Bilbao

http://www.okupaziobulegoa.org/es

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