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Bordeaux, extérieur nuit
Article publié le 7/04/2009
Armé d’un carnet et d’un appareil photo, notre reporter s’est embarqué pour une nuit dans les méandres des quartiers de Bordeaux. Un voyage initiatique et poétique.

Samedi 28 mars, 22h00. J’attaque ma randonnée par la rue de Bègles. Le circuit sera aléatoire. Seule certitude, je me cantonne à Bordeaux intra muros et ses 49 km2, ce qui est déjà pas mal pour un homme qui marche. Et j’éviterai la place de la Victoire et les quais de Paludate qui concentrent la majorité des bars et des boîtes. Pourquoi ? Parce que j’ai juste envie d’explorer d’autres espaces et d’appréhender le temps différemment, un peu plus dans la marge. Contourner ces quartiers estampillés « où sortir à Bordeaux ? », c’est aussi s’affranchir du temps administratif. A Bordeaux, la Préfecture rythme la nuit des soiffards. A deux heures du matin, elle siffle la fermeture des bars. A quatre heures, celle des boîtes. Au-delà de cette limite horaire fatidique, il reste quelques afters, telles Les coulisses, place Gambetta. Mais cette nuit, l’objectif est d’explorer un tout autre circuit, échapper à la foule, se laisser guider par le hasard, les sensations et les sollicitations. Et percevoir la ville sous un autre jour.

22h30. Face au Leader Price du boulevard Albert 1er, les putes noires et maghrebines sont déjà en faction. Mini-jupes et bottes de rigueur. Elles officient sous des panneaux proclamant « devenez propriétaires à Bordeaux », « livraison été 2009 » et « à louer ». Clins d’œil contre sourire. « Vingt euros la pipe, cinquante euros l’amour… ».

23h28. Les lumières de la nuit offrent des moments de poésie. Séance de cinéma rue de Ségur, qui relie la rue Saint-Gênes et la rue de Pessac. Une gigantesque ombre chinoise habille le pan entier d’un immeuble. Un lampadaire projette sur écran géant deux branches et leurs derniers bourgeons. Une chouette du parc du grand séminaire se dévoue pour la bande-son. Hululement en effet surround. Interruption de séance par quatre jeunes Bordelais doublement éméchés. Les trois vélos et le piéton se courent après. Le second au premier : « Arrête-toi ! Tu vas où ? Stooooooop ! ». En attendant la fin de l’entracte, un interphone luminescent et sa quarantaine de noms invitent à jouer au cadavre exquis : « un CHARBONNIER de LAVAL, sous le poids d’un FAGOT et couvert de SANSUS, s’IMOLA par le feu. Enfin, La BRUT et un LABRUNE contemplaient le spectacle ».

Minuit. Entamer son dimanche à Mériadeck, pourquoi pas ? Encore la possibilité d’une pipe, gratuite cette fois-ci. Ca drague sur les haut-plateaux bétonnés du quartier administratif et commercial. Le lieu est réputé pour ses rencontres nocturnes. Mec cherche mec. Regards mi-furtifs, mi-appuyés, les mains dans les poches, l’air de rien. De jour, on vient faire des affaires à Mériadeck. De nuit, on vient y faire sa petite affaire ou prendre l’affaire en main. A midi comme à minuit, toutes les classes sociales s’interpénètrent à Mériadeck.

A l’origine, l’endroit était un marais qui empestait, au sens propre comme au figuré. Au XVIIème siècle, on l’assèche pour l’assainir. Une population ouvrière et artisanale s’y installe. Le quartier devient un joyeux bordel. Pauvreté, insalubrité, vice. Maisons closes, bars et bals. Cosmopolite et pittoresque, l’endroit attire autant qu’il dégoûte les Bordelais. D’où l’expression : "C’est Mériadeck ici !", le bazar, le foutoir... Dans les années 60 et 70, le maire fait tout raser pour assainir à nouveau. Sur vingt-cinq hectares et plusieurs niveaux de béton, l’actuel quartier d’affaires sort de terre. Et inspire toujours le même sentiment ambigu de fascination et de répulsion.

Mériadeck reste une zone incontournable de contacts, d’échanges, de flux et d’activités. Incontournable mais équivoque. Formellement et fondamentalement. Son architecture audacieuse, déjà périmée, interpelle le piéton. Lieu de commerce, de pouvoir, de jeu et de perdition... à multiplier les usages, Mériadeck perd son visiteur.

La nuit accentue encore l’aspect labyrinthique du secteur. Un entrelacs de niveaux, de volumes, de matières. Béton, verre, fer, eau. Minéral et végétal se mélangent sous les feux de la rampe. Le bruit des pas résonne contre les parois des bâtiments. Du sable sous les bancs, des pins parasols, des plantes exotiques, des galets… Le quartier se transforme en plage déserte. Presque un air de vacances. Une discussion d’étudiants étrangers renforce cette étrange impression de dépaysement. Mériadeck, la possibilité d’une île...

01h17. Ni drogue, ni alcool. Je n’ai rien consommé jusqu’à présent. Et pourtant, j’ai une montée d’adrénaline, rue Jean Soula, à deux pas de la rue Judaïque. Adrénaline ? Dopamine ? Sérotonine ? Peu importe le neurotransmetteur pourvu qu’on ait le plaisir. La marche ininterrompue, l’éclairage urbain, l’ivresse de la solitude, la sensation que la ville entière m’appartient : tout mon organisme est en sollicité ; il sécrète des hormones, plus que d’habitude. Une simple randonnée… et la nuit tient ses promesses. Sans débourser un centime. Seule ombre au tableau, ces putains de bagnoles ! Chaque démarrage, chaque passage en trombe est un crève-coeur et vous arrache au fil du rêve. L’automobile, la nuit, c’est le désespoir du piéton solitaire...

01h33. Réputée pour son patrimoine classique, Bordeaux est aussi une ville Art Déco. Plus qu’on ne pourrait l’imaginer. Le vieil Hugo a écrit : Prenez Versailles et mêlez-y Anvers, vous aurez Bordeaux. En 1925, le maire Andrien Marquet lance un vaste programme d’urbanisme. Le style Art déco est adopté ; il est vrai qu’il est dans l’air du temps. La simplicité des lignes, la géométrie des formes, la cohérence structurelle caractérisent ce style architectural symbole d’une époque. La forme d’un bâtiment doit exprimer sa fonction sans ornements inutiles. Ca ne dépare pas trop le classicisme de la ville. Prenez la piscine de la rue Judaïque et le bâtiment de la Bourse du travail, cours Aristide Briand, ils respirent, physiquement, les années trente. Comme le stade Lescure d’ailleurs, plus révolutionnaire. Béton pour les bâtiments publics, pierre de taille pour les habitations privées. La nuit, les jeux d’ombres et de lumières révèlent les lignes pures et le jeu décoratif des façades. Frontons, ferronneries, rosaces transportent le passant attentif au début du siècle précédent. En silence, le piéton se fait visiteur d’un musée à ciel ouvert. Il navigue d’une architecture à une autre et, peinard, il enchaîne les rues classiques avant d’explorer les voies de l’avant-garde.

02h00 / 03h00. Atterrissage inattendu boulevard du président Wilson pour le passage à l’heure d’été. Telle une apparition, une jeune fille désarticulée, coiffée d’oreilles de Bugs Bunny et chaussée de talons hauts, joue la figure de proue sur le guidon d’un vélo, conduit par un jeune homme en tricot marin. Encore un effort pour arriver à bon port…

03h34. Cité du Grand Parc. Un silence remarquable pour une si grande concentration urbaine et humaine. Par trois fois, un rire machiavélique s’échappe d’une muraille d’étages.

04h31. Place des Quinconces. Le monument aux Girondins déverse ses chimères de bronze, guerrières et animales. A 54 mètres de hauteur, depuis plus d’un siècle, la Liberté brise ses chaînes sous notre regard. La colonne ressemble à un chandelier posé sur une table débarrassée de ses victuailles. La foire aux plaisirs et son overdose de lumières a fermé boutique. Seule une barrière demeure plantée là, au beau milieu de la plus grande place de France, sombre, froide, comme morte. Dans l’obscurité, les bustes de Montaigne et de Montesquieu se demandent ce qu’ils foutent là, perdus au milieu de nulle part.

04h41. Accroché à une fenêtre, un carillon japonais en cuivre sonne doucement sous l’effet d’un vent léger, rue du Parlement-Sainte-Catherine. On retrouve la civilisation et les piétons. Plus moyen de faire un pas sans se voir demander qui une blonde, qui du feu. Ni merci, ni au revoir. Ca court à petits pas après son taxi. Ca vomit… et ça s’excuse tout de suite après… Que fait la police ? Elle rôde.

04h52. Tout bon fêtard bordelais termine sa nuit cours de la Marne, près du marché des Capucins, à la boulangerie des Capus, ouverte 24 heures sur 24. A l’extérieur, ça continue à boire et à rouler des pétards. A l’intérieur, les « bonsoir ! » et les « bonjour ! » se mélangent dans une joyeuse cacophonie. En plus de servir et d’encaisser, le boulanger repère l’ordre d’arrivée des affamés pour ne froisser personne. Pizzas, hot-dogs, sandwichs, croissants. Mais aussi Forêt noire et Paris-Brest. C’est le lieu de tous les (petits) possibles.

04h59. « Non Monsieur, on ferme ! ». A l’entrée de Via Brasil, une boîte salsa rue de Bègles, un videur black imposant repousse le client qui voudrait encore guincher et picoler. Ordre de la Préfecture. Ca sent la fin de la fête, la fin de la nuit. Ca s’attroupe et ça gueule dans la rue. Une poubelle atterrit sur le toit d’une voiture. Le début de la révolte contre le pouvoir en place... ou le jour qui naît...

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(5 commentaires)

    21 juin 2009 23:14
    démarche originale ! Super description, poétique, très évocatrice:on a l’impression de s’être promené nous aussi un peu, dans ce singulier Bordeaux by night. Merci !

    9 juillet 2009 21:33, par jeff
    belle idée menée à son terme avec talent...bravo !

    10 juillet 2009 11:11
    Marine et blanc forever

    18 novembre 2009 21:09
    Très belle écriture. Bravo !

    31 janvier 2010 23:46, par ldsm
    ca donne envie de vous y accompagner...monsieur l’inspecteur ldsm

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> 5 commentaire(s)
 

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