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Une nuit aux Capus
Article publié le 30/03/2010
Les Capus à Bordeaux, comme tous les marchés du monde, c’est une histoire qui s’écrit quand tout le monde dort. Récit.

3 heures du matin. Les giro-flashs des camions-poubelles et des pots de yaourts de nettoyage sont les premiers signes de vie du marché des Capucins. La nuit se fait fraîche alors que les brosses rotatives ravivent le bitume. C’est vendredi, jour de grosse livraison de la « poiscaille », comme on dit ici. Le veilleur de nuit ouvre les portes vitrées latérales. Les caisses en plastique bleu estampillées « Criée de Royan » attendent que les poissonniers les déchargent de leurs poulpes, mulets, praires et autres bestioles aux têtes aussi étranges que leurs noms. Chaque jour, les Capus reçoivent une dizaine de camions de poissons et coquillages.

Soudain, fracas et engueulades jaillissent de l’extérieur. Eclats de verre au sol et éclats de voix en l’air : la vitrine de la charcuterie d’en face est en mille morceaux. « Une fille. Elle était bourrée. Elle nous a insultés. J’ai voulu la virer. Elle a donné des coups de pied dans la porte », témoigne le charcutier. Scène d’entame qui alimente les premières discussions. On en parle Chez Christophe, le bistrot des âmes errantes et des commerçants.

Il est 3h30 et le cafetier matinal, les yeux dans les poches, traîne un peu des pieds, du percolateur aux étals, plateau de cafés en équilibre et clope à la main. Visiblement, hier, l’apéro s’est éternisé... Le perco, lui, ne connaît pas de répit. Il turbine au rythme du débarquement de camionnettes.

À 4 heures, les grilles -les grandes- sont ouvertes. La journée peut commencer. Les employés de la boucherie Gautier, à quelques emplacements de là, s’affairent eux aussi. C’est la livraison. Jean-Pierre Elissalde travaille depuis 44 ans au marché. Au début, il manipulait, à la force du dos et des bras, des pièces de viande allant jusqu’à 225 kilos, bien que la législation n’autorise les porteurs de carcasses que jusqu’à 105 kilos.

De minuit à 5 heures du matin, il faisait le va-et-vient des abattoirs au marché. Aujourd’hui, il a monté sa boîte. Deux fois par semaine, ce sont trois tonnes de viande froide qui sont livrées ici.« Ce travail, c’est la liberté, dit Jean-Pierre. Je l’ai aimé du temps où c’était un peu comme La Villette avec ses deux Halles, ses prostituées, ses travestis et je l’aime toujours ». Mais demain, l’abattoir qui ferme, la ville qui s’approvisionne à la centrale d’achat Métro, les genoux qui flanchent sonnent la retraite qui approche et qu’il voit venir à contre-coeur.

Les zéros bleu-vert des balances électroniques tiennent compagnie aux canards, coqs et lapins de grès d’un étal encore vide qui semblent s’émerveiller devant le ballet des tire-palettes pleins de tricandilles et autres tripailles.

Le zinc des cafés adossés aux piliers du marché, regorge de leurs propres piliers de comptoir. Lieux d’échange pour les commerçants et lieux de chute pour les étudiants en rade, ils recueillent aussi des tranches de vie. Au vol : « Moi, dans quinze ans, quand j’ai fini de payer ma maison, je veux partir en voilier avec ma dame », « J’ai eu une panne hier soir...C’est la première fois... ». Un demi à la main, négocié au rabais, un homme aux joues creuses « n’en peut plus ». Il cherche du regard des témoins et tombe sur ses voisins, trois petits lutins aux couvre-chefs colorés qui tournent au rouge. D’une voix rauque et usée : « Je vais péter les plombs ». Il n’est pas 5 heures et deux jeunes femmes au parfum d’éthanol sentent monter une envie de crevettes. Un autre homme au pas décidé : « Bonjour, une longueur de boudins et des pieds de porcs s’il vous plaît . »

À 5h25, maître Mallo, 87ans, 1m60 de haut, planqué sous son paletot de plastoc, débarque sur sa Vogue Peugeot. Le boucher-charcutier est le doyen des Capus. Au même moment, chez Christophe deux jeunes loulous au look un peu skin essaient de convaincre une dénommée Marie de partager un dernier godet avec eux. La Marie en question se refuse et nos deux gars se vengent sur une entrecôte au Lève Tôt, le bistrot d’à-côté. Les poissons sont alignés en rangs d’oignon. Les bouquets de fleurs baignent dans leurs bacs collectifs et leurs effluves sucrés recouvrent lentement sur leur passage ceux de la charcutaille. Vers 6 heures, la radio s’éveille aussi et braille du Black Eyed Peas.

Tandis que poissonnière et maraîchère papotent, Jeannie et son époux, tout endimanchés, remplissent leur panier, rite hebdomadaire. Pourquoi si tôt ? Parce qu’on peut se garer. Evident.

À 6h30, le crépitement de la bavette concurrence les gazouillis des moineaux. L’odeur de l’échalote qui fond et le jour pointant font, justement, gargouiller l’estomac du promeneur. Les charretiers sont au pit et dérouillent. Jean-Jacques Daniel, un des rares maraîchers-producteurs encore en activité, déballe ses bouquets de radis rose ramassés hier soir ; c’est la saison !

A 7 heures, Pedro sort ses portants lourds de jeans, pulls et autres importations de facture sino-indienne. L’homme vante les qualités de ses caleçons en lycra pour un euro seulement.

Le marché a pris son petit-déj, a bu son café et attend.

Clement BeuselincK-Doussin

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