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« Une religion qui tue n’est plus une religion »
Article publié le 18/01/2011
Le soir du nouvel an à Alexandrie, 23 coptes sont tués pendant la messe. Un attentat parmi d’autres contre la communauté chrétienne d’Orient. Regards croisés du Père Jean Rouet, vicaire général du diocèse bordelais et de l’Imam de Bordeaux, Mahmoud Doua.
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Le Père Jean Rouet et l’Imam Mahmoud Doua (photo S.L. C.M.)

Comment réagissez-vous aux récents attentats qui ont touché la communauté copte ?

Jean Rouet : Je suis vraiment écœuré par cette violence. Le communautarisme est un danger réel. Rappelons qu’en Egypte, les chrétiens n’ont aucune entrée dans la fonction publique. Ils sont 10 millions à être marginalisés alors que ce sont des citoyens d’Egypte ! D’ailleurs copte signifie égyptien, ils étaient là avant la conquête musulmane. Il y a une volonté d’élimination des chrétiens mais certains choisissent de rester au péril de leur vie. Ce péril n’est pas hypothétique ! Quand vos proches sont tués, quand vous avez vu le souffle de la mort, forcément la violence est une réaction naturelle. Lutter contre cette violence en soi fait partie du message chrétien. Donc je suis battu d’avance, je ne peux pas rentrer dans un cycle de violence, de vengeance.

Mahmoud Doua : Comme tout le monde j’ai été très choqué. Ces attentats n’ont pas pu être commis au nom de l’islam. Il faut être extrêmement prudent quant aux mobiles avancés. Même si ces terroristes se revendiquent de l’islam, le problème est bien plus compliqué. Ils veulent avant tout déstabiliser les pays visés en jouant sur les conflits confessionnels. J’ai condamné vivement ces attentats dans mes prêches et j’ai expliqué que tout cela n’avait rien avoir avec la religion. Quand quelqu’un tue, on ne doit pas chercher à mettre en avant son appartenance religieuse. Au sein du groupe d’amitié Islamo-Chrétienne, nous avons publié un communiqué commun pour condamner ces attentats.

« Al Qaïda est devenu un label derrière lequel on retrouve des personnes aux motifs très variables. » M.D.
Comment expliquez-vous cette montée des tensions au Moyen et au Proche-Orient ?

J.R. Les musulmans sont des gens pacifiques et désirent vivre en paix avec leurs frères chrétiens ou juifs. Le problème c’est que les états islamiques ne pratiquent pas la liberté de conscience. En Arabie Saoudite, l’existence même des chrétiens est interdite. Ces états oppressent complètement : quelle est la capacité des Algériens de se convertir au christianisme ? Aucune. Regardez la liberté des chrétiens en Iran, ils sont en danger physique. L’attentat sanglant dans l’église syriaque catholique de Bagdad confirme bien qu’il y a un procédé pour éliminer les chrétiens d’Irak. Il faut protester, les musulmans aussi sont menacés par ce terrorisme !

M.D. Le monde musulman compte de nombreuses dictatures. Elles se posent en remparts contre le terrorisme islamiste et veulent attirer la bienveillance des états occidentaux. Aujourd’hui, après vingt ans d’autoritarisme et de répression, on découvre le vrai visage de ces régimes. C’est une mafia politique qui sape les fondements sociaux et économiques d’un pays au profit de la famille au pouvoir. Avant cela, les chrétiens n’avaient jamais été menacés en Orient. Le régime en place exploite les différences confessionnelles pour renforcer son autorité. La réalité, c’est que chrétiens et musulmans vivent ensemble.

Le Père Jean Rouet dénonce la guerre en Irak comme la principale cause de déstabilisation au Moyen-Orient. Cette décision américaine a conduit, selon lui, à la persécution des minorités chrétiennes.

Selon l’Imam Mahmoud Doua, la révolution tunisienne peut se propager dans tous les pays du Maghreb, y compris en Egypte.

Pensez-vous que le climat inter-religieux s’est détérioré en France ?

J.R. La menace des 19 églises françaises par des islamistes concerne tous les lieux de culte. On peut entrer dans une logique de surenchère très dangereuse. Je pense qu’il est nécessaire de renforcer la sécurité. La menace est réelle, il y a toujours des extrémistes qui veulent la guerre, qui veulent abattre l’ennemi. Moi, mon maître, il m’apprend à aimer mes ennemis. A Bordeaux le dialogue musulman-chrétien a repris depuis plusieurs années alors qu’il s’était arrêté. C’est un signe de progression que de pouvoir se parler, de se rencontrer. Il faut travailler à bâtir une unité. On peut se respecter.

« Mais la religion n’a pas toujours donné l’exemple. » J.R.

M.D. Il y a une méconnaissance totale de l’islam et du fait religieux en France. Depuis le 11 septembre, une certaine islamophobie renaît après chaque nouvel attentat. Mais, dans la vie de tous les jours, la pratique musulmane est bien vue et acceptée. Malheureusement, l’extrême droite joue sur la peur en parlant d’« occupation »* à propos de ces musulmans qui prient dans la rue. Ce phénomène ne concerne pourtant qu’une dizaine de mosquées, faute de place et avec l’accord de la mairie. A Bordeaux, il n’y a pas de tensions entre les différentes communautés religieuses. Mais le bloc identitaire, un groupuscule d’extrême droite, met toujours en avant la peur de l’étranger. Cela a conduit à l’agression de quelques jeunes filles voilées dans la rue.

Le Père Jean Rouet appelle à dénoncer les dérives fondamentalistes de toutes les religions.

Le philosophe Abdennour Bidar a dit "une religion qui tue est une religion malade", qu’en pensez-vous ?

J.R. Une religion qui tue n’est plus une religion, elle se détruit elle-même. Elle scie la branche sur laquelle elle est assise. Le Dieu auquel je crois est le Dieu de tous les hommes et non le Dieu de quelques-uns contre les autres. Une religion qui prétend servir Dieu en assassinant des hommes qu’Il considère comme ses fils n’a plus le droit de porter le titre de religion. Chaque religion doit faire son examen de conscience.

M.D. J’ai déjà débattu avec Abdennour Bidar. On ne tue pas au nom d’une religion. Quand on tue au nom de la religion, ce n’est plus la religion.

« Ces terroristes se disent musulmans mais ne le sont pas. » M.D.

Croyez-vous en la coexistence pacifique des différentes religions ?

J.R. Je crois à la paix éternelle mais je ne crois pas à une réalisation de la paix sur la terre. Je crois que ces forces de paix l’emporteront mais il ne faut pas être naïf. Il y a des gens qui haïssent les autres. La recherche de la vérité devrait unir les êtres humains. Malheureusement certains veulent imposer leur vérité aux autres. Un des évêques de Bagdad a dit « nous gagnerons vraiment la bataille que si dans nos cœurs, la haine n’a pas trouvé sa place ». Je me retrouve dans cette parole d’ouverture et de tolérance. C’est pourquoi il faut diffuser une image plus modérée de l’islam.

M.D. C’est tout à fait possible. C’est le cas en Jordanie et dans d’autres pays du monde arabe comme le Liban. Le fond du problème est politique. Chrétiens et musulmans ont vécu et vivent ensemble, on ne peut différencier un copte musulman d’un copte égyptien. La proximité culturelle est évidente.

Propos recueillis par Caroline Motte et Sandra Lorenzo

En savoir plus sur les chrétiens d’Orient

Qui sont les coptes ?

Les coptes sont les chrétiens d’Egypte et d’Ethiopie. La communauté copte est la communauté chrétienne la plus nombreuse du Moyen-Orient. Ils représentent entre 6 à 10% de la population égyptienne. L’Eglise copte, elle, parle de 10 millions de fidèles. Ils se considèrent comme les premiers égyptiens, descendants des pharaons.

Les coptes sont majoritairement orthodoxes et sont représentés par le patriarche Chenouda III.

Ils n’ont pas accès aux emplois stratégiques et sont marginalisés. Persécutés, les coptes émigrent massivement vers le Canada, les Etats-Unis et l’Australie.

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