Billets Politique Monde Société Économie Culture Sciences Sport Médias Bordeaux
Mediator : la faute aux médecins ?
Article publié le 27/01/2011
Qui se cache réellement derrière la prescription des 145 millions de boîtes de Mediator ? Quelle responsabilité ont les médecins ? Enquête.

L’ampleur du « scandale du Mediator » se mesure aux personnes concernées : 5 millions. C’est le nombre de patients à qui on a prescrit ce médicament normalement réservé aux diabétiques en surpoids. Avec 3 millions de diabétiques en France, il est facile de constater que beaucoup de non-diabétiques ont utilisé le Mediator en dehors de sa prescription. Pour perdre du poids.

Ce contre-usage est à la base de l’étendue de ce scandale car « quand vous vous écartez des indications pour lesquelles le médicament a été prévu, vous augmentez considérablement le nombre de gens qui vont le prendre », explique le Dr Manlay, cardiologue à Bordeaux. Comment un produit destiné aux diabétiques est-il devenu un coupe-faim banalisé pour le grand public ?

Chaque médicament doit être utilisé pour des pathologies strictement définies, c’est l’autorisation de mise sur le marché (AMM) qui restreint les conditions de prescription. Voilà pour la règle. Mais dans les faits de nombreux médecins n’hésitent pas à prescrire les médicaments « hors AMM » et les détournent de leur usage. Le Mediator a été prescrit comme coupe-faim dans le cadre de régimes à des patients non-diabétiques, leur faisant courir le risque d’un usage contre-indiqué. André Deseur, membre du bureau de l’Ordre des médecins, confirme la responsabilité des médecins : « Lorsque le médecin prescrit un traitement hors indications thérapeutiques, il expose le patient à un risque. Dans cette affaire, le médecin qui prescrit le Mediator en tant que coupe-faim est fautif au regard de la déontologie, car sa prescription n’est pas indiquée ».

Comment un produit destiné aux diabétiques est-il devenu un coupe-faim pour le grand public ?
Pour le Dr Manlay, c’est aussi faire courir un risque inconnu à un patient. Ici, celui d’une valvulopathie cardiaque pour un régime. Et cela va à l’encontre de la logique risque/bénéfice qu’est censé respecter un médecin lors de la mise en place d’un traitement. Le Dr Manlay évalue chaque remède en fonction de cette balance et pour lui, dans l’affaire du Mediator, celle-ci était largement déséquilibrée au vu des différentes études réalisées sur le médicament et ses composants.

Plusieurs médecins interrogés reconnaissent que cette pratique existe, même s’ils disent ne pas y recourir. Pour le Dr Pledran, médecin généraliste, président départemental du Syndicat des médecins généralistes, cette méthode « déviante » est celle des « obésologues ».

« Obésologues », prescripteurs de Médiator depuis 1976

C’est le terme péjoratif qui désigne ces médecins qui se sont spécialisés dans les régimes. Ces médecins généralistes, diabéto-endocrinologues et même gynécologues prescrivent à leurs patients des « cocktails amaigrissants » de leur composition. Sans grand égard pour l’utilisation ordinaire des médicaments. Ainsi, le Mediator a été pendant de nombreuses années l’un des composants de ces cocktails, dont on a sous-estimé la dangerosité. Nombre de ces « obésologues » ont d’ailleurs été sanctionnés par l’Ordre des médecins. Près de 80 décisions ont condamné l’usage du Mediator en tant que coupe-faim depuis 2001. Cette prescription abusive du Mediator par certains médecins peu consciencieux est donc déjà mise en cause depuis près de dix ans par l’Ordre des médecins. Le risque d’un tel usage, bien que non identifié au départ, était clairement connu. Alors comment expliquer qu’en 2009, année de son interdiction par l’Afssaps, le Mediator était encore utilisé par quelque 300 000 patients ? Certes, ils pouvaient savoir que dépasser la barrière de sécurité de l’AMM était un risque. Mais pouvaient-ils en mesurer la gravité ?

Chronologie d’un médicament non identifié

Comme dans un mauvais feuilleton, la composition chimique du Mediator et, par conséquent, la nature des effets indésirables qu’il pouvait provoquer, ont échappé aux médecins. Même si, depuis quelques années, les médicaments ne disent plus leur nom (leur appellation ne correspond plus à leur composition chimique), connaître la substance du médicament aurait permis de comprendre qu’il n’était pas sans danger. Benfluorex. C’est le nom de la substance anorexigène (coupe-faim) incriminée dans cette affaire et dans bien d’autres. Des études ont révélé qu’elle provoque des valvulopathies. Plusieurs médecins ont signalé aux autorités sanitaires le risque d’une utilisation en tant que simple coupe-faim pour le grand public. Pire, de nombreux pays comme la Suisse, les Etats-Unis, l’Italie et l’Espagne l’ont interdit avant la France. Enfin, les produits anorexigènes ont fait l’objet d’une interdiction totale dans l’Hexagone en 2000. Interdiction à laquelle le Mediator a échappé. Les indices étaient donc nombreux pour comprendre que ce médicament ne pouvait être prescrit à la légère. Prendre la responsabilité de prescrire hors autorisation de mise sur le marché impliquait pourtant de se renseigner avec plus de zèle sur le médicament.

De la difficulté de s’informer sur les médicaments

Le manque d’informations est peut-être à chercher du côté des visiteurs médicaux. Ces représentants des laboratoires sont chargés de la promotion des médicaments auprès des médecins. Ghislaine Apesteguy, ancienne visiteuse pour Sanofi, a décroché de la profession en 2005. « Dans le métier aujourd’hui, il n’est plus question de connaissances scientifiques et de compétences en matière de chimie et de pharmacopée. Les sirènes de Servier, comme on les appelait, doivent juste être des championnes du marketing ».

Connaître la substance du médicament aurait permis de comprendre qu’il n’était pas sans danger
Des supports visuels, des discours calibrés, des réponses apprises par cœur, voilà la marque de fabrique Servier. L’information dont disposent les médecins est donc essentiellement issue de la politique de communication des laboratoires. Mais qu’ont-ils le droit de dire vraiment sur ces produits qu’ils sont chargés de vendre en masse ? Bernard Pledran l’avait confié : « S’ils veulent avoir des précisions, les médecins doivent donc exiger les études, toujours tournées à l’avantage des laboratoires ». Pour autant, un visiteur médical peut-il se risquer à conseiller l’usage d’un médicament en dehors de l’AMM ? Tous les médecins interrogés sont unanimes : ils ne l’ont jamais fait pour le Mediator.

Chercher l’information, ça demande du temps et ils n’en disposent pas toujours. Débordés, soumis aux urgences, les médecins faisaient confiance à leurs autorités de tutelle, l’Afssaps et l’AMM. Le Dr Pledran le précise : « Moi, j’ai la tête dans le guidon. Pour nous, l’Afssaps, c’était la référence pendant des années ». Et c’est faute de temps également que très peu d’entre eux ont rempli les fiches de suivi pharmacologique pour signaler les risques du Mediator.

Parler de la responsabilité du médecin, ce n’est pas mettre en cause l’ensemble du corps médical. Des petites négligences aux manquements graves à la déontologie, le scandale du Mediator a permis de révéler certaines pratiques condamnables. Mais le médecin est-il formé pour faire face à des patients qui, pour obtenir des médicaments, font pression ? Oubliant qu’aucun médicament n’est inoffensif.

Anaïs Bard, Julien Gonzalez, Marc Bouchage. Dessin : Mickaël Frison.

Commentez cet article !
(5 commentaires)

    28 janvier 2011 03:54, par Martine Roy
    un bon article,clair et bien documenté !!du bon boulot !!Parole d’un utilisateur de l’info comme base indispensable de son trvail ! si vous voulez aller plus loin,récupérez un C’dans l’air ou il était question du Médiator,et un magazine de la santé(la cinq)ou une responsable des labos Servier dit que tout va bien ! !

    29 janvier 2011 14:20, par mathieu
    C’est un point de vue intéressant d’observer la responsabilité des médecins !! On incrimine souvent les laboratoires pour négligence. « Ce contre-usage est à la base de l’étendue de ce scandale » c’est tout de même un peu fort. Si je suis diabétique, on me prescrit ce médicament et suite à cela j’ai une valvulopathie. Vous l’acceptez ? moi non !! Il est vrai qu’« aucun médicament n’est inoffensif », mais celui-ci ne doit pas pour autant engendrer des effets indésirables graves.

    2 février 2011 18:31, par martine roy
    contre usage ?cette molécule est une amphétamine...

    12 février 2011 13:22, par docteur vincent
    Tant que l’on attribuera des effets magiques aux cachets on pourra retomber dans ces excés.

    Voir en ligne : pilule magique


    14 février 2011 17:04, par docteur Vincent
    Pour déclarer les effets secondaires, ce n’est pas une question uniquement de manque de temps, c’est le vrai parcours du combattant : vous devez trouver le site pour télécharger le formulaire, le remplir entièrement, trouver l’adresse de la pharmacovigilance, le poster, répondre éventuellement aux questions supplémentaires. Il faudrait un portail sur l’ordinateur de chaque médecin nommé "pharmacovigilance" et alors il n’y aurait plus d’excuse pour le faire. En ce qui me concerne, le seul effet secondaire que j’ai vu concernant le médiator a été chez une patiente chez qui je l’avais arrêté : elle était excitée comme une puce pendant trois mois et j’ai du lui donner un tranquillisant ponctuellement pour passer le sevrage.

    Voir en ligne : Pharmacovigilance


> Page consultée 1804 fois
> 5 commentaire(s)
 

imprimatur.fr on Facebook
Imprimaquoi ?

Imprimatur est le journal école de l'Institut de journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA). Il est créé par les étudiants de 1ère année et distribué gratuitement dans plusieurs lieux publics de Bordeaux.

Vous pouvez télécharger le dernier numéro au format PDF en vous rendant sur la page d'accueil du site.


Imprimatur, journal-école de l’Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine.
Fondateur : Robert Escarpit. Directrice de la publication : Maria Santos-Sainz.
IJBA, 1 rue Jacques Ellul, 33 080 Bordeaux Cedex. Tel : 05 57 12 20 20
www.ijba.org - Association des diplômés