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Tunisie : Interview de Vincent Geisser, sociologue
Article publié le 27/01/2011
Vincent Geisser est sociologue et politologue, chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iream/CNRS). Il analyse les failles de la politique étrangère française en Tunisie et dans le monde arabe.

Pensez-vous qu’un lien logique existe entre le raidissement de la politique d’immigration en France et le soulèvement populaire en Tunisie ?

Tout à fait. Le mouvement est né dans des régions pauvres et à forte tradition d’immigration où la jeunesse ne pouvant trouver du travail dans les grandes villes tunisiennes partait. Leur seul espoir était l’immigration clandestine dont la possibilité est réduite par la construction de la forteresse européenne. Avant, le dilemme était : ou mourir ou partir. C’est devenu : ou mourir ou ne plus partir et enfin : ou mourir ou chasser ce régime. Ben Ali était plus perçu comme un vigile de l’Europe que comme un chef d’Etat. L’Europe doit s’interroger sur sa politique à l’égard de l’immigration qui contribue à créer l’absence de perspectives pour la jeunesse du Maghreb et du monde arabe.

Que pensez-vous de la théorie, souvent invoquée par la France pour justifier sa connivence avec le régime, selon laquelle Ben Ali aurait été un rempart contre l’intégrisme islamiste en Tunisie ?

Considérer des régimes autoritaires comme des remparts contre le terrorisme est une théorie stupide, aveugle et autiste. Dans le cas de la Tunisie, il faut rappeler que les islamistes sont des islamistes progressistes qui n’ont pas de sang sur les mains. Mais cette théorie n’est pas seulement fausse. Elle est surtout contre-productive. Le maintien de Ben Ali au pouvoir était plus propice à favoriser le développement à moyen terme et à long terme de courants islamistes salafistes radicaux plutôt que d’en constituer un obstacle. Imaginez ce qu’est amenée à penser de la démocratie une population qui voit que les grandes démocraties soutiennent un régime mafieux.

Si la lutte contre le terrorisme n’était qu’un prétexte, quels étaient les véritables intérêts de la France dans le maintien de Ben Ali au pouvoir ?

Il s’agit surtout d’un aveuglement de la France. L’Occident a une image condescendante, orientaliste, péjorative à l’égard des Arabes. Il y a cette croyance que si ces dictateurs sont rustres, au moins ils comprennent leur peuple. Une croyance faite de phrases telles que « oui c’est un dictateur mais après tout il a libéré la femme » ; « c’est vrai qu’il donne quelques coups de matraque mais après tout, ça permet de créer une zone de stabilité dans la région ». Il faut éviter une explication économique. En Tunisie, il n’y a pas de pétrole et pas de gaz. Le phosphate est modeste. Il s’agit de quelque chose de plus profond, d’idéologique. Une pensée façonnée autour de l’image d’un petit pays tranquille où l’on va fumer de la chicha et boire un peu de thé à la menthe. Des images qui ne sont pas négligeables dans la construction d’un voile idéologique sur la réalité sécuritaire et dictatoriale de la Tunisie.

Peut-on alors associer cet aveuglement à une certaine forme d’islamophobie occidentale ?

Le problème, c’est que les Occidentaux parlent des islamistes comme s’il s’agissait d’une famille homogène. Les islamistes tunisiens ont toujours été réformistes, très proche du modèle turque AKP qui gouverne aujourd’hui la Turquie et qui est plutôt dans une tradition centriste réformiste que dans le courant d’un islam djihadiste radical. On a entretenu l’idée d’une menace islamiste sans voir que ce que l’on a appelé "la menace islamiste" en Tunisie dans les années 90 n’avait rien à voir avec l’Algérie. Il ne s’agit pas d’idéaliser les islamistes tunisiens, mais de rappeler qu’ils ont toujours participé au jeu démocratique quand ils en avaient l‘opportunité. Lutter contre les islamistes, d’accord, mais quels islamistes ? En Tunisie, il s’agissait de s’attaquer à ceux qui ont participé aux élections en 1989, qui étaient bien insérés dans le tissu social et associatif tunisien et qui pour la plupart étaient membres des Droits de l’Homme tunisiens.

Propos recueillis par Louisa Yousfi.

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