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Albinos, l’enfer blanc
Article publié le 3/02/2011
Souvent relégué au rang de « fait divers » sordide, le drame des albinos africains soulève de réelles questions culturelles et politiques.

La tentative d’enlèvement de Kamuziko Matiyo ne doit rien au hasard. Ce Congolais est un « zeru zeru », un « fantôme ». Un de ces Africains qui naissent blancs, atteints d’une maladie génétique : l’albinisme. Aujourd’hui président de la communauté des albinos du Sud Kivu, une province congolaise, Kamuziko a solennellement demandé la protection des autorités contre les bandes criminelles qui persécutent les « hommes blancs ».

Objet fétiche

Sur une grande partie du continent africain, les albinos sont au centre de croyances qui font d’eux des sortes de dieux aux multiples pouvoirs. Ils ne meurent pas, ils disparaissent. Au contact de l’or, il prennent l’aspect de ce métal précieux. Considérés comme des êtres hors du commun, ce sont aussi des porte-bonheur. On raconte même que leurs cheveux, attachés à une canne ou autour d’un stylo, apporteraient pêche miraculeuse et facultés intellectuelles exceptionnelles.

Des superstitions qui pourraient élever les albinos au rang de personnes respectées et vénérées. C’est pourtant l’inverse qui se produit. Dans de nombreuses provinces rurales, notamment là où il n’y a pas de religion monothéiste forte (islam, christianisme), ces croyances sont à l’origine du calvaire des albinos. Au mieux, ils sont condamnés à vivre comme des parias de la société. Au pire, ils sont la cible d’un trafic d’être humains, relégués au rôle de fétiches.

Un marché morbide

Certains guérisseurs prescrivent un rapport sexuel avec un albinos pour guérir du sida. D’autres marabouts affirment que le sacrifice de certaines parties de leurs corps peut garantir richesse et réussite sociale. Ainsi, un véritable trafic d’organes est né autour de ces croyances. A moins que le mysticisme ne soit qu’un prétexte. Parfois commandités par les sorciers eux-mêmes, les massacres peuvent rapporter gros. Leurs membres, utilisés dans la confection de prétendues potions magiques, sont monnayés à prix fort. « Nous recensons déjà quelques cas de personnes mutilées et beaucoup d’autres exactions se font en silence », affirme Servain Ndumba, membre d’Aprodepa, une association congolaise de défense des albinos.

Certains d’entre eux témoignent de ce marché morbide, à l’instar de Moszo Abdala, réfugié en Espagne. Il estimait le corps d’un albinos à environ 25 000€, dans les colonnes du journal El Mundo. Comme lui, ils sont nombreux à faire valoir le péril d’être albinos dans leur propre pays pour obtenir des papiers en Europe. « Actuellement, la demande d’asile de deux Maliens est en attente à l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) », indique Bénédicte Loyer, membre de l’association Genespoir. Mais beaucoup y pensent sans toutefois pouvoir passer à l’acte. « Je ne connais pas de cas d’albinos qui ont fui le Congo pour se réfugier en France, mais nous avons des amis qui le souhaitent », affirme Servain Ndumba.

Double jeu

Fuir en désespoir de cause, quand le gouvernement se tait face à ces violences, incapable de défendre les albinos. « En RDC, rien n’est fait face aux tueries et aux exhumations de cadavres », confie Servain Ndumba. Mais la situation congolaise n’est pas une fatalité. Déjà, certains pays légifèrent pour condamner pénalement l’assassinat d’albinos ou aident à la création d’associations. Un espoir pour Servain Ndumba et les albinos congolais : « En Tanzanie, une femme albinos a été élue députée. Au Burundi, la peine de mort a été rétablie contre ceux qui les massacrent. » Ironie du sort, cette amélioration de la situation dans les pays voisins aggraverait le cas congolais. Chassés par le Burundi et la Tanzanie, qui ont pris les choses en main, les trafiquants d’organes se « rabattraient » sur la République Démocratique du Congo.

Mais les gouvernements qui combattent ces exactions mènent aussi un double jeu. Leurs mesures, chargées en symboles, ne les empêchent pas de s’entourer d’albinos pour assurer leur protection à la manière d’un gri-gri. Prouvant ainsi que la superstition n’épargne pas les puissants.

Julie Gonnet et Guillaume Faure.

Photo : Feije Riemersma (flickr)

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