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Satan c’est du flan
Article publié le 3/02/2011
On l’a cherché partout, mais trouvé nulle part. On pensait pourtant que ça serait facile, que son image était apposée sur tellement de t-shirts aujourd’hui qu’il serait facile de le rencontrer à n’importe quel coin de rue. Mais on a finalement eu du mal à dompter la Bête. Récit d’un reportage... chaotique.

Première étape, une librairie ésotérique. Ambiance planante, odeur d’encens et, entre Une longue échelle vers le ciel et Je suis une source inépuisable d’amour, ce chat roux au regard étrange qui passe et repasse entre nos jambes. Ce chat qui sera sûrement la créature qui nous aura mises le plus mal à l’aise dans toute cette histoire. Nous cherchons un livre sur le Diable, ou n’importe quoi qui pourrait s’en rapprocher de près ou de loin. Notre regard tombe sur un cierge à l’effigie de Benoit XVI. Ok. Peut-être est-il temps de demander conseil à la vendeuse. « Je ne peux pas vous aider, nous ne faisons pas dans le Diable ici. Je ne sais pas, je ne veux pas en parler, d’évoquer son nom ou seulement d’y penser amène des ondes négatives. Au revoir ». Bon, parler du diable va peut-être se révéler plus difficile qu’on le croyait !

« Je ne veux pas parler du Diable, d’évoquer son nom ou seulement d’y penser amène des ondes négatives. »

Partons peut-être sur quelque chose de plus facile. Direction la Fnac de Bordeaux pour avoir des chiffres, de l’info, du factuel, un peu de concret nom de Dieu ! Première étape, le rayon littératures ésotériques. Des tarots au magnétisme, en passant par des guides pour trouver son ange gardien, on ne trouve que très peu de choses sur le Diable lui-même. La Bible satanique d’Anton LaVey, le grand pape du satanisme ? Vendue seulement six fois l’an dernier, selon la vendeuse. Un autre best-seller peut-être ? « Pas vraiment, les gens vont plutôt dans ce rayon pour les remèdes de grands-mères et plantes médicinales, mais Satan... »

Rock ou métal

Nouvelle option, le rayon musique. On pense tout de suite au métal, à Marilyn Manson et aux Black Sabbath. Le Hellfest attire des milliers d’amateurs de musique noire tous les ans, on devrait bien trouver de quoi se mettre sous la dent. « Vous savez, il n’y a qu’une toute petite branche du métal qui est réellement sataniste, le Black métal, assure le vendeur de la Fnac. Tout le reste, c’est beaucoup de folklore. Et puis, si on y réfléchit bien, le Diable est presque plus présent dans le rock que dans le métal. En fait, les premiers artistes à mentionner Satan sont les Rolling Stones avec Sympathy for the Devil. Et le premier chanteur à se réclamer du Diable, c’est Robert Johnson, un bluesman américain qui l’aurait rencontré le soir à un carrefour et lui aurait cédé son âme pour devenir un gratteur hors pair. Si vous creusez un peu, énormément de musiciens jouent de ce côté diabolique, tout simplement parce qu’il rappelle ce qui n’est pas contrôlable en nous et qui ressort par la musique ». D’accord, on avance un peu là. Donc le Diable est partout en musique. Partout et donc nulle part précisément. Euh, on avance vraiment là ?

Passons à la mode. Tous ces jeunes vêtus de noir, chaînes et tatouages, ont forcément un avis sur la Bête. Partons donc dans une boutique de vêtements gothiques, à la recherche de ces adolescents qui y croient vraiment. Le propriétaire, sûrement un convaincu qui va nous expliquer ce que signifie chaque vêtement, objet porteur de sens s’il en est. « Ah non, moi, je me suis juste lancé dans le vêtement gothique parce qu’il y avait un créneau à prendre. C’est la mode aujourd’hui, ça marche plutôt bien, ça serait dommage de s’en priver. Mais je suis un commerçant comme un autre ». Pas plus sataniste que le vendeur de smoothies de l’autre côté de la rue, finalement.

Peut-être un peu velus

Dernier recours : les bars gothiques. On en trouve un qui a l’air pas mal, sur les conseils d’un spécialiste en vampyre. A l’arrivée, aucune devanture, à peine un logo sur une vitre, et une pièce qui semble être en travaux. On hésite, un jeune homme sort et nous rassure : « Ils ne sont pas méchants, juste un peu velus peut-être ! ». La pièce est plutôt sombre, grande tablée, fausse cheminée et musique médiévale. Quelques boucliers sont accrochés ici et là, une petite tête de mort au fond, rien de bien effrayant pour tout dire. On se dirige vers le bar, histoire de discuter un peu avec les gérants, deux amis fans de jeux de rôle. Ils ont apparemment beaucoup plus envie de nous parler de leurs excursions en forêt déguisés en trolls que de satanisme. Ils évoquent tout de même deux personnes qui pourraient réellement y croire : « le premier est passionné par le sujet, mais un peu fêlé peut-être, et l’autre se prend pour un vampire, on ne sait jamais trop s’ils sont vraiment sérieux. Des illuminés... ». Tous ceux qui croient en Satan serait alors simplement... un peu fous ?

En parlant avec différentes personnes, on se rend compte que plusieurs explications se côtoient. On est surprises de la lucidité avec laquelle Yoann nous parle. S’il s’habille en noir et si une femme est en train d’accoucher d’un petit démon sur son t-shirt, c’est uniquement pour embêter ses parents et faire peur à ses professeurs. Une façon de se rebeller, de se construire en opposition aux modèles établis. C’est aussi parce qu’il n’est pas particulièrement à l’aise en communauté et que ses t-shirts fonctionnent souvent comme un repoussoir. Les gens s’imaginent tellement de monstruosités sur les gothiques qu’ils le laissent tranquille.

Misanthropie

« La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas »

Cette interprétation rejoint celle de Rémi, alias Létal, élève à l’école d’art d’Epinal et dessinateur de BD plutôt sombres. Pour lui, le gothique est avant tout misanthrope, il n’aime pas les autres, la société en général. C’est donc bien par idéologie que l’on deviendrait gothique, pour se battre contre l’humanisme et les bons sentiments qui sont aujourd’hui partout mis en avant. Mais pas par idéologie religieuse, ce qui lui semble plutôt logique : « Pour croire en Satan, il faut croire en Dieu, mais la plupart des jeunes aujourd’hui sont profondément athées. » Réflexion pertinente qui en amène une autre de notre part : les seuls qui admettent l’existence du Diable seraient-ils alors aussi... les plus croyants ? Les véritables satanistes seraient ceux qui veulent s’inscrire en opposition à Dieu, mais en admettent toujours l’existence. Des croyants donc. D’où peut-être la présence d’une centaine de satanistes en France seulement, selon Olivier Bobineau, spécialiste en sociologie des religions, qui, lui, parle de véritable braconnage intellectuel.

Les jeunes gothiques jouent donc avec des images qu’ils ne maîtrisent pas forcément, en lesquelles ils ne croient pas. Là où les catholiques, à l’image de Christine Boutin qui veut interdire le Hellfest, y voient un sens profond. D’où leur réaction violente, difficilement comprise par la communauté gothique... Finalement encore une fois, Satan se retrouve là où on ne l’attend pas. « La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas », nous disait joliment Charles Baudelaire. A vous de voir...

Agathe Guilhem

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