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Entre Paris et Tunis, leur révolution
Article publié le 3/02/2011

Ils s’appellent Monjia, Aboubaker, Mohamed et Mongi. La révolution, ils l’ont vue sur Al-Jazeera, France 2 et TF1. Ils sont Tunisiens. Mais ils sont venus étudier en France.

Ces dernières semaines, une page d’Histoire s’est tournée dans leur pays. Ils n’étaient pas en Tunisie quand Mohamed Bouazizi, ce vendeur ambulant de 26 ans s’est immolé par le feu. Ils ont vu depuis la France ce formidable soulèvement populaire. Tous sont fiers de leur pays, le premier du monde arabe à accéder à la démocratie. Ce petit territoire qui a redonné de l’espoir aux peuples opprimés du Yémen, d’Egypte, d’Algérie et de la Jordanie. Mais au fond d’eux, ils se demandent s’ils ont encore un rôle à jouer dans cette nation si différente de celle qu’ils ont quittée. Le point sur leurs espoirs, leurs craintes, leurs rêves. En un mot, leur futur

Mohamed, 25 ans : le journaliste de la nouvelle Tunisie

Mohamed est étudiant en deuxième année à l’école de journalisme de Bordeaux. Pour lui, venir en France n’était pas une évidence, pas une obligation non plus. Accepté dans un bon lycée français en khâgne, il a sauté le pas. « Comment puis-je être utile à mon pays ? » C’est la question que le jeune homme s’est posée début janvier après deux semaines de vacances scolaires passées à Tunis. Rester à Bordeaux lui semblait insupportable, alors, après un court séjour à Paris, il décide finalement de rentrer en Tunisie, caméra à la main. Photo Anais Crouzet Mohamed est révolté, passionné, en un mot engagé. Il parle vite, argumente, questionne et réfléchit sans cesse. Fier de son pays, il est comme investi d’une mission : armé de sa caméra, il veut faire parler la nouvelle Tunisie, apporter sa contribution à la révolution. Il veut capturer les sons et les images de cette énergie inouïe dont ont fait preuve les Tunisiens. Journaliste et patriote, lequel a pris le pas sur l’autre ? Il ne le sait pas. Pour lui, l’important c’est de ne pas être seulement témoin, mais aussi acteur. Il rêve de ce pays où tout est à reconstruire, « ce laboratoire d’idées et de pensées » où tout est possible. Il est convaincu de son rôle à jouer dans la nouvelle Tunisie. Il se voit journaliste télé et imagine un nouveau média à la pointe de l’information, pluridimensionnel, à la portée de tous.

Depuis qu’il est revenu en Tunisie, il ne rate pas une seule manifestation. Sur l’avenue Bourguiba, à Tunis, il promène sa caméra. Tout le monde veut lui parler. Il devait choisir un sujet de mémoire vidéo pour son diplôme en juin, la Tunisie a choisi pour lui. Parfois, Mohamed semble avoir du mal à faire la part des choses. Il veut tout filmer, tout comprendre, tout dire aussi. Il avoue être souvent obligé de cacher sa caméra, tant les Tunisiens ont tendance à se l’accaparer. Difficile d’avoir du recul quand on est « témoin de l’Histoire ». Mohamed résume : « Cette cause, c’est la mienne et pas la mienne ». Il n’était pas en Tunisie quand tout a basculé, il ne veut plus rien rater de son pays.

Mongi, 27 ans : l’ingénieur entre la France et la Tunisie

Photo Julie Gonnet« Le peuple tunisien est capable de tout, il n’est pas peureux » affirme Mongi, étudiant à l’Ecole Centrale Paris depuis un an. Comme de nombreux jeunes Tunisiens, il a choisi de finir ses études en France. Une évidence pour accéder à une formation d’excellence. Pour Mongi c’est simple, « avec ou sans Ben Ali, je serais revenu en Tunisie ».

Mais, à 27 ans, il se sent bien en France et s’imagine volontiers une vie entre la France et la Tunisie. Son diplôme d’ingénieur en poche, il avisera, pour l’instant il ne sait pas. Il semble encore abasourdi, « je n’avais pas réalisé l’ampleur des problèmes de chômage », avoue-t-il. On sent un peu de culpabilité derrière ses mots. « Ces derniers temps, j’allais en cours, mais j’étais perturbé ».

En voyant les images des Tunisiens dans la rue le 14 janvier, il dit avoir « vraiment regretté de ne pas avoir été présent ». Il aurait aimé pouvoir fêter le départ de Ben Ali mais ses finances l’ont empêché de rejoindre la Tunisie. Il rajoute très vite « mais ma vie est aussi à Paris ». Entre Paris et Tunis, le choix semble impossible.

Monjia, 22 ans : l’étudiante prudente

Photo DR Monjia a quitté la Tunisie en septembre dernier pour finir sa licence d’informatique à la Sorbonne. Début janvier, elle pense prendre le premier avion, mais elle reste finalement à Paris pour passer ses examens. Elle a écouté sa famille, a joué la prudence. Depuis, elle appelle régulièrement ses proches, restés au pays. De sa voix timide, elle précise qu’elle surveille aussi chaque jour « BFM et Facebook » pour se tenir au courant. Elle ne semble pas saisir encore tous les tenants et aboutissants de cette révolution et n’arrive pas vraiment à se projeter. La Tunisie, elle l’a quittée, maintenant elle vit en France. « La vie est plus facile en France, les salaires sont meilleurs ». Son choix, elle l’avait déjà fait avant la révolution. Malgré la fierté, elle campe sur ses positions, « la transition démocratique sera longue et difficile », explique-t-elle. Elle ne veut pas attendre.

Aboubaker, 23 ans : l’entrepreneur du renouveau économique

photo DR

Aboubaker, étudiant à l’Edhec Lille, après une classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand à Paris, ne s’est jamais vraiment posé la question, il voulait faire une école de commerce en France, « comme ses cousins ». Il sera diplômé en avril prochain. Entrepreneur dans l’âme, c’est « évident », il veut créer de l’emploi, monter son affaire en Tunisie. Il parle de business plan et d’investissements. Il mise sur les nouvelles technologies et l’internet mobile.

« C’est un petit pays dont le peuple a compris la démocratie ». La fierté se lit dans ses yeux. Il veut profiter du renouveau économique. La note de la Tunisie a été baissée par les agences de notation ? « C’était prévisible », se rassure-t-il. Aboubaker analyse, il met à profit ses cours de marketing : « une démocratie naissante, c’est très bon pour l’image de marque ». En attendant, il tente de mobiliser l’opinion via Facebook sur la liberté d’association, condition sine qua non d’une « vie civile solide » et rempart essentiel à toute forme d’extrémisme.

Sandra Lorenzo

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