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Gaz de schiste : la ruée vers l’or gris
Article publié le 10/02/2011
Le gaz de schiste pourrait bien redessiner la carte géopolitique de l’énergie. La conquête stratégique des sous-sols planétaires est lancée

Depuis les années 2000, un nouvel ordre dans le paysage énergétique international se met en place, impulsé par l’émergence d’une nouvelle forme d’exploitation du gaz : le gaz de schiste.

Nouveau-né de la famille des énergies fossiles « non-conventionnées », le gaz de schiste se distingue du gaz traditionnel par sa méthode d’extraction plus coûteuse, plus sophistiquée et plus polluante. Pourtant, les pays occidentaux s’y intéressent de plus en plus. Et pour cause.

Face à la menace d’une pénurie mondiale de ressources en gaz naturel, la possibilité d’extraire du gaz à plus de 2000 mètres de profondeur a multiplié par deux la richesse du sous-sol mondial en hydrocarbure. Mais elle a surtout renversé la donne quant à l’interdépendance énergétique des pays exportateurs et importateurs de gaz : « Plus les réserves faciles d’exploitations vieillissent, plus elles baissent en terme de production et plus on doit se tourner vers d’autres sources de production qui sont beaucoup plus chères. L’enjeu prend des dimensions géopolitiques décisives », analyse Normand Mousseau [1], professeur à l’Université de Montréal.

Grâce au gaz de schiste, les Etats-Unis, dont la production en la matière frôle les 25 %, défient la suprématie mondiale de la Russie dans le secteur gazier. Une aubaine pour les Américains dans un monde où la demande en gaz a triplé en quinze ans. Ce n’est alors pas un hasard si l’administration Bush avait soutenu le premier projet d’exploitation de gaz de schiste en 2005 au Texas. Même si le coût d’exploitation des gaz de schiste demeure important pour les Américains, il faut le comparer au prix de l’importation de gaz naturel liquéfié (processus nécessaire au transport transcontinental du gaz naturel des pays du Golfe aux Etats-Unis). Ce qui ne préoccupe pas l’Europe où les échanges gaziers sont facilités par la présence des gazoducs : « En Europe, l’enjeu du gaz de schiste n’est pas véritablement économique puisque la région est bien située en terme d’apprivoisement en gaz naturel » ajoute Normand Mousseau.

Enjeu économique aux Etats-Unis, stratégie géopolitique en Europe

Si les Etats-Unis n’ont aucun intérêt économique à abandonner l’exploitation du gaz de schiste face à une hausse considérable des prix du gaz naturel, l’Europe gagnerait à investir dans le développement d’énergies renouvelables : « En Europe, le prix du gaz est très lié au prix du pétrole. Actuellement, comme le prix du pétrole est élevé, les énergies renouvelables devraient être beaucoup plus rentables qu’en Amérique du Nord », affirme Normand Mousseau.

Pourtant, depuis le printemps dernier, Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’Ecologie, a signé trois permis d’exploitation du gaz de schiste dans le sud de la France. Mais quel est l’intérêt de l’Europe dans cet investissement onéreux ? La logique est à chercher du côté de la dépendance de l’Union européenne des hydrocarbures étrangers. 75 % du gaz importé en Europe provient seulement de trois pays : la Norvège, la Russie et l’Algérie. L’Europe est de plus en plus inquiète du manque de diversité géographique de ses importations en gaz.

C’est pour s’émanciper de l’instabilité des prix du gaz qu’elle chercherait sous ses propres terres des ressources naturelles non-conventionnées. Mais cette quête d’indépendance énergétique concerne surtout les pays de l’Est de l’Europe, dont les ressources en gaz proviennent de la Russie à plus de 60 % : « Pour les pays de l’Est, le gaz de schiste permet enfin d’envisager une certaine indépendance vis-à-vis du géant russe, ce qui est historiquement fort. Cela dépasse largement la question économique », confirme Normand Mousseau.

Le gaz de schiste comme contrepoids contre la Russie ? Pas seulement. En Europe aussi, la question économique guide les décisions politiques sur les hydrocarbures. Le gaz de schiste apparaît quatre fois moins cher que le pétrole, ce qui rend nulle la compétitivité de toutes les énergies renouvelables.

Une menace pour la Russie ?

En permettant aux pays importateurs de gaz naturel de produire eux-mêmes leur ressources gazières, l’exploitation du gaz de schiste a tout lieu de représenter un danger dans la Russie.

Plus encore, la découverte de nouvelles réserves de gaz de schiste en Inde et en Chine entraînerait une ouverture à la concurrence du marché gazier. Une influence sur le prix du gaz russe, qui jusqu’ici s’imposait comme référentiel, n’est alors pas à exclure. Il s’agit d’un « effet boomerang » selon le mot de Normand Mousseau. La concurrence favorise presque toujours la baisse des prix. Par exemple, un pays comme le Qatar, qui n’aurait plus la possibilité de vendre son gaz aux Etats-Unis, se retrouverait dans une situation de surproduction de gaz naturel liquéfié. En toute logique, le Qatar chercherait à vendre à bas prix, ce qui aurait pour effet de mettre une pression considérable sur le prix du gaz instauré par la Russie. Cette dernière n’aurait d’autre choix que celui de s’aligner.

Quelle attitude adoptera la Russie pour faire face à cette menace de plus en plus évidente ?

La réponse est sans doute à trouver dans le revirement pragmatique que la Russie a déjà entamé dans sa politique étrangère. Menacés par l’évolution de la structure des échanges gaziers, les pays exportateurs pourraient aussi bien chercher à développer des ententes à l’image de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep).

Mais là encore, la puissance russe aurait tout lieu de s’imposer comme force dominante du groupe : « On pourrait envisager une forme de cartel des pays exportateurs avec l’Algérie, la Norvège, la Libye avec toujours comme leader la Russie. Il est des monopoles historiques qu’on ne peut pas démanteler », conclut Normand Mousseau.

Pour l’heure, l’engouement des pays pour l’or gris continue à les éloigner davantage d’une transition énergétique soucieuse des grands problèmes écologiques.

Louisa Yousfi

LA MENACE ECOLOGIQUE

L’indépendance énergétique a un prix. L’extraction et l’exploitation du gaz de schiste pourrait bien avoir un impact extrêmement nocif sur l’environnement. En quoi le gaz de schiste menace-t-il notre planète ?

- Impact sur les ressources en eau : Appelée « fracturation hydraulique » la méthode consistant à faire libérer les gaz emprisonnés dans la roche se fait par un mélange d’eau en grande quantité, de sable et de produits chimiques propulsés à très haute pression (600 bars). L’eau qui remonte à la surface contient alors des métaux lourds extrêmement polluants. Sans parler de la quantité colossale d’eau utilisée : 15 000 mètres cubes d’eau (soit 7 à 15 millions de litres) pour un forage.

- Impact sur l’air : L’extraction génère des risques réels d’émissions fugitives de méthane et de fuites de sulfure d’hydrogène, un gaz toxique et explosif.

- Impact sur le paysage : la multiplication des forages et des réseaux de tuyaux affectent les paysages. Aux Etats-Unis, on compte près de 500.000 dans 31 Etats.


Pour aller plus loin

- Le film documentaire de l’Américain Josh Fox, Gasland, sélectionné dans la catégorie long métrage documentaire aux Oscars, dresse un portrait effroyable de l’expérience américaine en matière de gaz de schiste. L’image d’un filet d’eau qui s’enflamme en sortant du robinet d’un riverain texan a fait le tour de l’Amérique, entraînant un mouvement mondial « anti-gaz de schiste ».

- Le groupe Facebook « Collectif Anti gaz de schiste » répertorie tous les jours des vidéos, documents et blogs mettant en lumière les travers de l’exploitation du gaz de schiste dans le monde.

- Le site de CAP21 "de l’eau dans le gaz", propose un dossier complet sur la méthode d’extraction du gaz de schiste et ses impacts directs sur l’environnement, réalisé par Eric Delhaye, son président délégué.

[1] Normand Mousseau est l’auteur de l’ouvrage La Révolution des gaz de schiste, Editions Multimondes.

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