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Pierre Grange, reporter à TF1, témoigne de son arrestation au Caire
Article publié le 10/02/2011
Pierre Grange est arrêté le jeudi 3 février 2011 par des policiers égyptiens en civil. Il est finalement libéré le lendemain matin. Il raconte les conditions de son arrestation et de sa détention dans le centre des services de renseignements militaires du régime.
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De gauche à droite : Jean-Christophe Cortesse, caméraman, Pierre Grange et Guillaume Aguerre, preneur de sons, sur le plateau du journal de 20h de TF1. Photo DR

Quand êtes-vous arrivé au Caire ?

Je suis arrivé le samedi 29 janvier. Avant mon arrivée, il était très dur de tourner et de réaliser des interviews. Quand j’ai débarqué, le contexte venait juste de changer. Les policiers ne tenaient plus le pays, Moubarak les avait retirés des rues. A partir de ce moment, la chape de plomb de la dictature est tombée. Les gens se battaient pour être filmés.

Alors pourquoi tout a basculé si vite ?

La stratégie de Moubarak était claire : retirer la police pour créer un climat d’insécurité et provoquer le chaos. Il a réussi et, le mercredi 2 février à 13 heures, tout bascule. Les policiers invisibles depuis quelques jours réapparaissent en civil à dos de chameaux ou sur des chevaux. Ils se font passer pour des partisans pro-Moubarak. Aussitôt, plus personne ne veut nous parler, la plupart des gens semble redevenir des partisans du président égyptien. C’est en allant faire un sujet sur ce phénomène que nous nous sommes fait arrêter.

"C’était la première fois que je me retrouvais face à une foule hostile"
Dans quel contexte l’arrestation s’est-elle déroulée ?

J’étais en voiture avec le caméraman Jean-Christophe Cortesse, le preneur de sons Guillaume Aguerre, notre guide et le chauffeur. Nous étions à un barrage de fortune. Des hommes en civil ont fait irruption dans notre véhicule avec des longs couteaux et des gaz lacrymogènes.

Comment vous sentez-vous à cet instant ?

Je ne suis pas rassuré du tout car on ne sait pas qui sont nos ravisseurs. Des civils égyptiens, les membres d’un gang ? Eux aussi tiennent des barrages à travers la ville, ils auraient très bien pu nous enlever. Finalement, nous arrivons dans un hôtel désaffecté. La peur disparaît une fois que je vois des militaires. Je me dis : "ils ne peuvent pas faire n’importe quoi". Je commence à comprendre. Ce sont des policiers en civil qui nous ont livré aux forces armées.

Une fois dans l’hôtel, que se passe-t-il ?

On nous bande les yeux et ça va durer quinze heures. Puis, on rembarque dans une voiture. Avec les virages, je devine où nous allons. Ils nous emmènent au centre des services de renseignements militaires. Là-bas, nous retrouvons une cinquantaine d’autres prisonniers, des journalistes et des Egyptiens.

Comment s’est déroulée votre détention ?

Tout était fait pour nous déstabiliser. On n’avait plus aucune notion du temps, lors des interrogatoires, ce n’étaient jamais les mêmes personnes. Ils nous accusaient d’espionnage. Il n’y avait pas d’endroit pour dormir. On a dû faire le petit train avec les autres détenus. Des gens nous manipulaient, ils nous déplaçaient en nous empoignant le cou et le poignet.

"Des journalistes de CNN et de la BBC étaient là aussi"
Ont-ils saisi vos reportages ou volé votre matériel ?

Non. Ils n’ont rien piqué, ils ont à peine visionné nos bandes. En fait, ils s’en foutaient. Le but était juste de nous faire peur pour nous pousser à rentrer en France. La preuve, ils nous ont relâchés dès le lendemain matin. Par contre, le chauffeur et le guide de l’équipe étaient très angoissés. Ils étaient Egyptiens, leur identité a été relevée. Ils craignent d’être considérés comme des agitateurs. Ils pourraient faire l’objet de poursuites. Je suis très embêté pour eux, je les avais embauchés une heure avant l’arrestation.

Pendant votre détention, avez-vous pu échanger avec les autres prisonniers ?

Je ne parle pas l’arabe, je n’ai donc pas pu communiquer avec les Egyptiens. J’ai discuté avec un journaliste du Washington Post. Il m’a demandé d’appeler sa rédaction si je sortais avant lui. Finalement, nous avons été libérés ensemble. Sinon, j’ai entendu des Espagnols ; des journalistes de la BBC et de CNN étaient là aussi.

Une fois libérés, où êtes-vous allés ?

On nous a conduits à hôtel des services secrets égyptiens, à deux pas de l’aéroport. Dans ce contexte, c’était vraiment frustrant pour moi, je ne pouvais plus vraiment travailler au Caire, j’ai décidé de rentrer en France.

Avant de rentrer sur le territoire français, avez-vous contacté l’ambassade de France pour raconter votre histoire ?

Oui et ils n’en avaient rien à faire. Je les ai appelés pour leur expliquer ce que nous avions vécu. Je leur ai décrit l’endroit où nous avons été emmenés, le carrelage entrevu les yeux bandés pour qu’ils puissent vérifier. Je n’ai eu aucune nouvelle et personne n’est venu nous rendre visite à l’hôtel avant de rentrer en France.

Comment la rédaction de TF1 a-t-elle géré cette affaire ? Très bien. Les responsables ont été en relation avec le quai d’Orsay et ils ont prévenu par téléphone nos familles. Ils voulaient éviter qu’elles soient averties par les médias.

Que représente pour vous cette expérience dans votre carrière de journaliste ? Au-delà de la détention, c’était la première fois que je me retrouvais face à une foule hostile. Je voyais de la haine dans leur regard. Ce sont des gens pauvres, ils ont faim, ils sont fatigués.

Et pour votre caméraman et votre preneur de son ? Ils ont une grande expérience. Ils sont restés sereins. Ils ont couvert la plupart des grands conflits mondiaux. Ils ont connu des expériences encore plus extrêmes.

Souhaitez-vous repartir en Egypte ? Pour le moment, je reste en France mais je ne m’arrête pas de travailler. Je veux continuer à traiter des questions égyptiennes depuis Paris. Et puis, j’ai besoin de raconter. Plus j’en parle, plus j’ai l’impression de donner du sens à ce que j’ai vécu.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Pattier

La vidéo du journal de 20 heures du samedi 05 février au cours de laquelle Pierre Grange répond aux questions de Claire Chazal (13’55’’)


Biographie

Pierre Grange est sorti diplômé en 1999 de l’IUT de journalisme de Bordeaux devenu l’Institut de journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA).

Après quelques piges pour France 3 régions et TF1, il intègre la rédaction de la chaîne privée en 2002.

Il a travaillé au service éducation pendant deux ans et a été correspondant deux années à Washington.

Il rejoint le service étranger en septembre 2009. Il a couvert notamment le Niger, la Coupe de monde de football en Afrique du Sud, Haïti, le Brésil et le continent européen.

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