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Hérauts de la révolution
Article publié le 21/03/2011
Comment faire entendre la voix des opposants arabes quand l’accès internet est coupé par le pouvoir ? Rencontre avec ces expatriés libyens et ces internautes engagés qui font vivre la révolution sur la toile.

John Scott-Railton n’est ni un petit génie de l’informatique, ni même un « geek ». Son compte Twitter a été créé il y a à peine deux mois. John n’utilise ni équipements ultrasophistiqués, ni haute technologie. Ses seules armes sont un Blackberry et un ordinateur portable. Pourtant, ce doctorant de Los Angeles contourne chaque jour la censure d’internet exercée par le gouvernement libyen.

"Transmettre les voix".

« Ils nous tirent dessus, c’est terrible ». Une voix brouillée, à peine audible, lâche quelques mots avant que le bruit insistant de tirs nourris ne prenne le dessus. Un témoignage audio de quelques secondes qui suffit à faire ressentir le climat de tension qui règne à Ra’s Lanuf, alors assiégée par les troupes de Kadhafi. Recueillie et enregistrée par John Scott-Railton depuis les Etats-Unis, la conversation téléphonique est immédiatement postée sur Twitter. Pour quelques-uns de ces récits de guerre, cet universitaire américain passe une centaine de coups de fils chaque jour. « Hier, ils sont descendus sur nous avec des avions, raconte un Libyen sur un autre document. Aujourd’hui, ils bombardent la ville. Le tir a touché une maison. Et hier, ils ont frappé une famille sur la route. L’un d’eux est mort ».

John refuse de voir les Libyens réduits au silence dans le concert médiatique. « Je veux transmettre les voix », assure t-il, s’érigeant en véritable porte-parole des peuples arabes. Là où l’accès internet est coupé, il prend le relais. Jusqu’à s’improviser intermédiaire entre les révolutionnaires et la BBC ou CNN. « Je me situe entre le citoyen consommateur d’informations et le journaliste qui les produit », estime-t-il. Désormais héraut des révolutions arabes, il sévit aussi bien dans la Libye de Kadhafi que dans l’Egypte de Moubarak.

Sa mission, telle qu’il la définit, commence en fait le 25 janvier, point de départ de la révolution de la place Tahrir au Caire. Face à la vague d’insurrection qui déferle sur l’Egypte, John comprend rapidement que quelque chose est à tenter pour faire entendre la voix des protestataires dans le monde. Il a déjà vécu dans le pays, il y a des relations, il est donc temps de les activer. « Pour moi, c’est devenu une sorte d’obligation morale, affirme t-il. J’avais le réseau nécessaire, je devais passer à l’action ».

Il joint aussi des expatriés de Londres, de Dubaï et des Etats-Unis qui ont eux-mêmes des contacts sur place. L’objectif : établir un réseau de relais fiables, qui s’exprimeront sur les événements tels qu’ils les perçoivent. Ensemble, ils alimentent Jan25voices, un compte Twitter pour l’Egypte. Puis lorsque la Libye s’embrase à son tour le 17 février, ils passent la frontière et créent Feb17voices. Heure par heure, ils inondent la toile de témoignages et d’informations sur la marche des insurgés.

La révolte en temps réel

Un rôle de veille que se sont aussi appropriés les membres du Libyan Youth Movement. Expatriés libyens, ils s’organisent pendant la révolution égyptienne, avant même que leur pays d’origine ne bascule. Ils ont tout prévu ou presque. La propagation, la répression, le blocage. « Un blackout était inévitable, c’était donc à nous, les Libyens de l’étranger, de passer le message sur ce que nous voyions venir : une brutale répression de toute manifestation, même pacifique, qui aurait forcément lieu ».

Le Libyan Youth Mouvement constitue son réseau bien avant que les slogans anti-Khadafi n’envahissent les rues libyennes. Il va gonfler au même rythme que le vent de révolte dans le pays. Ainsi, quand Facebook et Twitter sont censurés par le régime, les internautes expatriés sont à même de faire entendre des centaines de voix sur les réseaux sociaux. « La manière la plus efficace pour ceux qui étaient à l’intérieur était de nous faire passer les informations par n’importe quel moyen disponible et nous étions en mesure de les poster sur différents sites », expliquent-ils.

Chaque jour, des dizaines de nouvelles sont ainsi captées directement à la source et communiquées sans délai au reste du monde. Le Libyan Youth Movement se targue d’avoir twitté des « scoops », avec parfois une demi-journée d’avance sur les médias traditionnels : « Notre but était de sortir des informations en temps réel et nous avons l’impression d’y être parvenus ». Des nouvelles indispensables pour sensibiliser les internautes à leur cause, les mobiliser lors de manifestations de soutien aux quatre coins du monde et lever des fonds humanitaires pour la population libyenne.

Témoigner, à quel prix ?

Bien sûr, témoigner n’est pas anodin pour les Libyens. Les membres du mouvement préfèrent cacher leurs noms pour garantir la sécurité de leurs familles restées là-bas. « Le régime de Khadafi est toujours en place dans certaines parties du pays. Au début, ils arrêtaient ceux qui parlaient au téléphone ou avaient un membre de leur famille à l’extérieur de la Libye »

Un risque bien connu des interlocuteurs de John Scott-Railton. D’où cette peur de s’exprimer, exacerbée par des années de dictature, que l’Américain ressent à chaque appel et s’efforce de respecter. « On leur demande toujours s’ils peuvent parler. Ça doit toujours être le choix de celui qui témoigne, on ne crée pas le risque pour lui », explique t-il. Avec tout de même des différences selon les régions. « Il y a toujours eu une dynamique de gouvernance différente entre l’Est et l’Ouest du pays. A l’Ouest, les gens sont plus proches du pouvoir, ils ont moins confiance. Par exemple, en ce moment, les habitants de Tripoli ne sont pas très chauds pour me parler ».

Pour lui comme pour le Libyan Youth Movement, Internet a été une opportunité formidable de participer à la révolution. Un espace d’expression sans équivalent. Pour autant, ils ne croient pas à la « révolution internet ». L’idée selon laquelle ces mouvements de révolte n’auraient pu naître et aboutir sans la toile. John préfère nuancer le phénomène : « Il est clair qu’internet a joué un rôle important, mais peut-être pas critique ». Il est trop tôt pour l’évaluer. En Egypte, les plus grands événements ont eu lieu après qu’internet a été coupé. Et si tout était dû au web, comment expliquer que certains régimes autoritaires tiennent encore quand la planète entière est désormais connectée ?

Julie Gonnet

"Internet, outil de la liberté ?" Retour sur les évènements récents au Maghreb et au Machrek avec le rôle de plus en plus important d’Internet en tant qu’outil d’alerte.
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