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Faut-il raser les squats de Roms ?
Article publié le 21/03/2011
Au lendemain de l’incendie d’un squat des Bassins à Flot le 3 mars, la Communauté urbaine de Bordeaux a annoncé vouloir raser tous les squats de l’agglomération d’ici la fin de l’hiver. Mais ne signe-t-elle pas ainsi la fin d’un système qui fonctionne bon gré mal gré ? Enquête.

Un entrepôt interminable. Quelques puits de lumière permettant de faire sécher sans trop de mal le linge suspendu aux longues cordes qui traversent le lieu. Une buanderie un peu spéciale, aux allures de hangar désert. Beaucoup plus petites, les pièces adjacentes, d’une douzaine de mètres carrés, sont les chambres où vivent plusieurs familles, dont celle de Traïko. Traïko est un gamin bulgare malicieux qui nous fait « visiter » le squat. « Vas-y, touche, touche ! », lance-t-il quand on pose les yeux sur l’amas de fils électriques qui courent sur les murs de la minuscule pièce. Mieux vaut s’en garder. Car ce sont bien les branchements électriques sauvages qui ont provoqué les incendies des dernières semaines. Il suffit ainsi d’un minuscule court-circuit pour faire jaillir les flammes dans ces lieux de vie temporaires. En seulement un mois, trois squats de la CUB occupés par des roms ont été victimes d’incendies accidentels. Un chiffre coup de poing qui pose la question épineuse du logement-illégal-dans des friches industrielles souvent insalubres.

Le squat bordelais : stabilité et longévité

Si la Cub exécute son projet de destruction, elle mettra pourtant fin à une relative stabilité, caractéristique des squats bordelais. Car la durée d’existence d’un squat dans la Cub est bien plus élevée que dans le reste de la France. Paul Lannuse-Cazalé, responsable de la mission rom à Médecins du Monde, explique : « La durée de vie moyenne d’un squat en Seine-Saint-Denis est de moins de trois mois. A Bordeaux, elle est d’un an, voire plus. On a même des squats comme celui de l’avenue Thiers qui existent depuis bientôt trois ans, c’est exceptionnel ». Car du fait du réaménagement urbain des dix dernières années et des nombreux projets encore en attente, la majorité des friches industrielles bordelaises appartiennent à la Cub. Un détail loin d’être anodin pour Anaïs Gretter, étudiante en architecture et auteur d’un mémoire sur les squats de Roms à Bordeaux. «  Les lieux appartenant aux pouvoirs publiques sont plus appréciés des squatters. Ces terrains restent en friche pendant des années et l’espace disponible est bien plus important. Mais les squatteurs privilégient surtout ces terrains parce que les poursuites et les expulsions sont moins graves qu’avec un propriétaire privé. »

Un squat « 4 étoiles ».

D’où un investissement des Roms dans l’installation de leurs lieux de vie peut-être à plus long terme dans la Communauté urbaine de Bordeaux que dans d’autres agglomérations françaises. Effectivement, lors de la visite d’un squat, on est frappé par l’organisation méticuleuse avec laquelle les familles sont installées. Chaque objet semble avoir une place bien précise pour permettre de rentabiliser au maximum l’espace disponible. Les lieux sont d’une propreté exemplaire. Lecteurs DVD, télévisions, chaîne hifi, sont désignés avec fierté par un Traïko qui roule des mécaniques pendant qu’il nous balade`dans les deux sens du terme. Plus encore, certaines communautés prennent une part active dans l’aménagement de leur habitat. C’est le cas par exemple dans un squat situé quai de Brazza. C’est le « 4 étoiles » des squats bordelais, « avec des petites terrasses devant les habitations de fortune ».décrit Paul Lannuse Cazalé. Progressivement, les Roms se sont approprié le squat de Brazza. « Ils s’installent dans un local vacant puis ramènent petit à petit des matériaux de récupération pour construire des petites installations autonomes sur la parcelle. Mais il ne faut pas être angélique non plus, la plupart des squatteurs vivent dans des conditions réellement dégradantes » précise Anaïs Gretter.

L’électricité sauvage : le cœur du problème

Mais les raisons qui motivent la Cub à éradiquer les squats de l’agglomération bordelaise ne sont pas forcément les difficiles conditions de vie dans lesquelles vivent les Roms. Non, l’angoisse de la Communauté urbaine est l’électricité sauvage, source de danger, d’incendie ; et donc de responsabilité pour les pouvoirs publics. « Dans tous les squats, les gens se débrouillent, ils se branchent sur des lampadaires ou sur tout ce qu’ils trouvent » , raconte Paul Lannuse-Cazalé. Et c’est là que le bât blesse. La politique de la Cub et de la ville de Bordeaux était plutôt d’avancer à petits pas et de fermer les yeux sur les occupations illégales. Mais trois incendies en un mois, voilà qui pousse les collectivités à envisager des solutions radicales. D’où un plan de relogement express de la moitié des 450 Roms comptabilisés à Bordeaux. Un plan suivi de l’annonce à la presse, le 4 mars dernier, de la destruction de tous les squats de la Cub. Une solution extrême qui fait table-rase des initiatives pourtant audacieuses qui ont pu être prises dans le passé.

La ville avait ainsi pris la décision courageuse d’installer légalement l’électricité dans le squat de l’avenue de Thiers à la suite d’un incendie survenu il y a un an. Résultat : des risques de départs de feux réduits à zéro. « Mais le problème, c’est qu’en installant un compteur d’électricité, la mairie reconnaît l’existence du lieu. Elle se retrouve donc dans une position très délicate en cas d’accident puisqu’elle a légitimé l’occupation illégale du terrain » , explique un médiateur du Centre d’Action Sociale de la CUB. Un problème difficile à résoudre pour les collectivités locales.

 « Raser les squats aggrave la précarité » 

On comprend donc l’acharnement des collectivités vis-à-vis des squats, sources d’ennuis à répétition pour les élus. Pourtant, la destruction intégrale des entrepôt est très loin d’évacuer la question du logement des Roms. « La décision de la Cub ne va pas résoudre les problèmes d’incendie », souligne Paul Lannuse-Cazalé. « Au contraire, elle précarise encore plus ces personnes. Elle va les éloigner dans des friches industrielles encore plus insalubres et va briser le lien construit petit à petit entre les habitants et les associations » . Car raser les squats ne va pas entraîner comme par magie la disparition des quelque deux cents Roms non pris en charge par le plan de relogement de la Cub. Les renvoyer chez eux ? Inutile. Car il faut plus qu’un billet d’avion aller pour leur pays d’origine pour les décourager.

Bordeaux-Bucarest-Bordeaux : 3 jours

 « Tous les Roms expulsés empochent une prime pour rentrer chez eux et reviennent en France quelques jours plus tard » , explique Paul Lannus Cazalé. « Une fois, deux parents et leurs six enfants avaient été renvoyés en Roumanie. Leur avion décollait un jeudi à 5 heures du matin. Arrivés à Bucarest, ils ont dormi dans l’aéroport. Ils n’ont même pas profité du voyage pour aller rendre visite à leur famille dans un village proche. Trois jours plus tard, ils étaient de retour à Bordeaux » . Une anecdote révélatrice de l’incompatibilité entre les solutions mises en œuvre et la réalité de la situation. Ce que souligne Anaïs Gretter : « Le problème principal à Bordeaux est l’écart temporel démesuré entre des personnes nécessitant un habitat d’urgence et les projets urbanistiques et architecturaux de la CUB. Ces projets seront réalisés dans une dizaine d’années et mobilisent des terrains vacants pendant des décennies » . Le logement des Roms, qui était une préoccupation de la mairie de Bordeaux bien avant les polémiques de l’été 2010, reste donc une question cruciale. La ville a engagé depuis plusieurs années une politique d’avancée progressive accompagnée d’un travail régulier sur le terrain. Dommage d’y mettre fin par un plan dont la radicalité rend le compromis impossible.

Marthe Rubio

Sur le même sujet : "La CUB fait cavalier seul", par Pauline Moullot.

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