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Manorexia
Article publié le 21/03/2011
Pierre est champion de culturisme. Sous l’huile pailletée qui magnifie ses pectoraux gonflés à bloc, se cache un lourd passé. Il fait partie des rares hommes à avoir souffert d’anorexie. Témoignage.

Sourire assuré, regard chaleureux, traits détendus, Pierre nous accueille chez lui à Eysines. Nous avions rendez-vous à 15h. Il est 14h59 : nous sonnons. Ravi de cette ponctualité, il nous confiera plus tard « J’arrive toujours à l’heure, c’est très important pour moi. J’aime la rigueur. » Premier détail, et non des moindres, son impressionnante carrure. Il y a tout juste dix ans, Pierre pesait à peine 38 kilos pour 1m80.

Nous l’avons rencontré via son blog. Sous le pseudonyme de WinnerPedro, il y raconte la passion qu’il voue depuis plusieurs années au culturisme. Et derrière les photos de son imposante musculature, il parle aussi d’une profonde et ancienne blessure : l’anorexie. Crises de boulimie, maigreur extrême, déchéance physique ont rythmé son quotidien pendant quatre ans. Les réponses sont rodées, calibrées, il est rompu à l’exercice de l’interview. Il a acquis une petite notoriété grâce à son site, où il ne fait pas mystère de son passé et où il est régulièrement joint par les journalistes.

Revenons quelques années en arrière, en 1999 plus précisément. Pierre est alors un sportif de haut niveau, passionné d’escalade. L’un de ses coéquipiers, dont il était très proche, souffrait d’anorexie. Pierre se souvient, longtemps avant que la maladie ne le touche à son tour : « Je ne comprenais pas que la famille ne puisse rien voir de ce qui lui arrivait  ». Sportif dans l’âme, et ce dès le plus jeune âge, Pierre aime la compétition, le dépassement de soi qu’implique le sport. Sauf que la discipline impose parfois de drôles de lois : alimentation perturbée, efforts physiques répétés … Petit à petit, il commence à perdre du poids. « Je n’ai jamais aussi bien grimpé que pendant cette période, j’étais si léger ». Un cas classique pour le professeur Claire Seriès, une spécialiste du traitement de l’anorexie des adultes au service de médecine interne de l’hôpital Pellegrin. Les anorexiques masculins sont souvent des athlètes ou des sportifs de haut-niveau, fascinés par la possibilité d’avoir un corps à la fois sec et musclé.

Au début, perdre du poids procure à Pierre une sensation de satisfaction, de contrôle absolu sur son corps. Mais très vite, la situation lui échappe. Quatre ans auront été nécessaires pour venir à bout de sa maladie. A ses côtés, il y a sa mère, très présente, inquiète pour la santé de son fils. Son père et ses frères mettent plus de temps à admettre sa souffrance. Difficile en effet pour un père de comprendre que son fils souffre d’un mal étiqueté « maladie de filles  ». D’après les études réalisées par des psychologues, en France, un anorexique sur dix serait un homme, un chiffre que Pierre récuse. « Je pense que c’est totalement faux. Grâce à mon blog je suis entré en contact avec de nombreux hommes anorexiques, ils sont bien plus nombreux qu’on veut nous le faire croire. » Dans les pays scandinaves ou en Grande-Bretagne, un anorexique sur deux serait un homme. Les raisons avancées sont assez floues, le culte du corps et la pression qui en découle sur les individus serait plus forte qu’en France. Une chose est sûre, « l’anorexie touche peu les garçons car ils ont d’autres moyens d’exprimer leur mal-être à l’adolescence, la violence ou les drogues par exemple ».

« Sortir de cet enfer »

Malgré sa surmédiatisation, l’anorexie est une maladie encore très mystérieuse pour le corps médical. Selon Claire Seriès, l’anorexique est le plus souvent quelqu’un de particulièrement intelligent, hyperactif, doté d’une personnalité obsessionnelle. « Au fil de la maladie, l’anorexique devient son propre bourreau en affamant son corps tout en tentant de tromper son entourage sur son état de santé ». Cela lui procure un sentiment de puissance et calme une angoisse fondamentale liée à l’adolescence et aux changements qui en découlent. « A l’origine du mal, il y a une souvent profonde dépression, en général plus grave quand il s’agit d’un garçon.  »

Pierre n’a jamais totalement cessé de manger. Il savait juste ingérer la quantité de nourriture vitale pour survivre, mais qui se révélait bien insuffisante par rapport à la dépense énergétique de son activité sportive. Nombre d’anorexiques sont de grands manipulateurs : ils savent très bien maintenir un poids capable de faire illusion, tromper leur entourage par leur hyperactivité, faire croire que tout va bien. C’est toute l’histoire de Pierre durant cette partie de son existence. Jusqu’au jour où, sous la pression de son médecin et de sa famille, il est contraint à l’internement en 2001 à l’hôpital Charles-Perrens Un choc. Pour tout Bordelais, Charles-Perrens, c’est comme Cadillac : seuls les fous et les grands dépressifs y sont admis. « Cette hospitalisation m’a détruit, je n’avais qu’une idée en tête, grossir le plus vite possible pour sortir de cet enfer  ». Déscolarisé, très atteint physiquement mais toujours incapable de se considérer comme malade il perd ses derniers repères. « Déjà, pendant toutes ces années, je n’avais pas la vie d’un jeune homme de mon âge. Et, à partir de là, je n’ai plus eu aucun désir sexuel pendant deux ans. Et ça, je l’ai réalisé longtemps après  ».

De longs mois passent. Et puis, c’est le déclic. Celui qui l’amène à sa seconde hospitalisation au Centre Jean-Abadie, à Bordeaux, spécialisé dans le traitement de l’anorexie. Un jour, lors d’une banale promenade dans les vignes de l’arrière-pays bordelais, « je faisais face au vent et je sentais mes forces me quitter, je ne savais pas si j’allais être capable de rentrer chez moi, j’étais seul, j’ai vraiment cru que j’allais mourir. Je me suis dit : maintenant, c’est bon, tu arrêtes les conneries. » Le soir même, sa mère le conduit au centre. Il rencontre un interne, parle avec lui, sa décision est prise. Il y restera trois mois et parviendra, tant bien que mal, à reprendre quinze kilos. Le voilà sur le chemin de la guérison.

Six repas par jour

Peu à peu, il reprend contact avec son corps, et commence à fréquenter les salles de sport. Les miroirs auxquels il ne peut échapper le mettent face à sa maigreur. De la musculation, il bascule dans le culturisme et retrouve la compétition. Ce « sport  » encore assez méconnu en France l’oblige à suivre un régime alimentaire très contraignant qui alterne périodes de prise de masse musculaire et moments de « sèche » ou séchage des muscles. La journée-type de Pierre commence tous les « matins » à 3h30. A peine levé, il pèse chacun des aliments qui composent ses six repas quotidiens. A 7h30, il part ensuite s’entraîner dans une salle avant de se rendre à 10h à la médiathèque de Villenave-d’Ornon où il travaille désormais comme documentaliste. Ses horaires de travail sont calqués sur sa pratique sportive. Après un parcours scolaire chaotique, miné par la maladie, ce sont les livres qui lui ont permis de rompre l’ennui de sa chambre d’hôpital et qui l’ont poussé à s’inscrire à l’UFR Métiers du livre de l’IUT de Bordeaux3.

Quand on lui demande quel lien il fait entre anorexie et culturisme, il sourit, habitué à ce qu’on lui pose cette question…et à l’esquiver. « C’est vrai que je suis un peu un ovni dans ce milieu. Il n’y a pas beaucoup de culturistes qui sont passés par l’anorexie. Mais je pratique ce sport de manière très saine. Je ne prends aucun produit dangereux et je sais me faire plaisir. Le dimanche, exceptionnellement, je ne pèse pas mes aliments. Parfois, je m’autorise même un carré de chocolat. » Bien maigre consolation…En grattant un peu, il nous avoue qu’il y a bien toujours quelques aliments qu’il s’interdit, comme les pâtisseries ou les produits industriels jugés trop gras.

Jamais très loin de lui, sa compagne, Sandrine, acquiesce à tout ce qu’il dit. Elle semble s’être habituée à ce rythme de vie si particulier. « Pierre se couche très tôt, avant dix heures du soir, le plus souvent  ». Même s’il a du mal à le reconnaître, difficile quand même, pour cet homme de 34 ans, de concilier ce mode de vie ascétique avec une vie sociale épanouie. Quand le couple est invité à un dîner, les hôtes respectent son régime, ce qui lui permet, nous confie-t-il, de ne pas se confronter à ces aliments encore et toujours « tabous », bannis. « Mais le régime de Pierre n’est pas si contraignant que ça, avance son amie, il mange de tout : du poisson, de la viande, des légumes, des féculents. C’est vraiment très sain. » Quand on pose la question des futurs enfants et de leur éducation, c’est elle qui répond : « Tu feras très attention à leur alimentation, ils n’auront pas le droit de tout manger  ». Pierre, lui, émet un autre avis : « Non, non, ils pourront tout manger mais avec modération. Je les emmènerai même au MacDo... » Reste à savoir s’il partagera un hamburger avec eux, un de ces aliments encore et toujours interdits dans son régime.

Sandra Lorenzo et Julien Vallet

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