Billets Politique Monde Société Économie Culture Sciences Sport Médias Bordeaux
Saint-Michel rend l’âme
Article publié le 21/03/2011
A la fin de l’année, le marché de Saint-Michel, déménagera sur l’esplanade des Salinières pendant deux ans. 13 millions d’euros ont été investis par la Mairie de Bordeaux pour réaménager tout l’espace public du quartier Saint-Michel. Ce projet de rénovation menace l’esprit cosmopolite du quartier. Portrait d’un marché en voie de disparition.

Il est vaste et à la fois étriqué, agglutiné autour de sa flèche. Il sent bon le vieux carton, la cire à bois et la friture macérée. A ses pieds, des vieux skis en bois, des pinces crocodile, des tronçonneuses et des patins à roulettes. Le marché de Saint-Michel est un charmant foutoir à ciel ouvert exhibé tous les jours de la semaine sauf les lundi et samedi, réservés à l’alimentation.

Aux puces de Saint-Michel, on trouve de tout, on parle de tout. Un petit monde se côtoie, s’embrasse et s’épie toute l’année sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion. Le bazar de «  Saint-Mich’ » parle français, espagnol, portugais, arabe, roumain, bulgare, anglais et même japonais. C’est ici, au détour d’une chaise à trois pieds et d’un carburateur de moteur qu’une femme chic au chignon salue un jeune homme avec un blazer. Qu’ils discutent, qu’ils rient et qu’ils cajolent ensemble leurs bêtes à poils.

C’est aussi ici qu’un passant en imper confesse qu’il « connaît des marchands qu’il vient saluer et des voyous en mobylette ». On peut également croiser un jeune au pantalon troué portant des « échasses à air comprimé » sur l’épaule.

Dimanche matin, le ciel est légèrement voilé et le vent s’engouffre entre la rue Planterose et la rue Carpenteyre. Une fois l’arrière de la basilique Saint-Michel dépassé, un brouhaha de cris et de voix s’échappe entre deux voitures qui filent. Plus qu’un gros camion blanc à devancer et hop, c’est parti. Une horde de fourmis s’agite et s’accroupit. Un homme tâte le bois d’une table basse. « Zut, elle flanche » pense-t-il quand elle vacille sous son coude. Une pile de livres à vingt centimes, une autre de vinyles à cinquante cents plus tard et l’ovni du jour apparaît entre deux riffs de guitare. Un blonde platine, sac Chanel et ballerines léopard déambule dans la foule.

La grande famille

On ne peut pas traverser la place Meynard sans rencontrer René, le dinosaure de la place. Il vient depuis 31 ans au pied de la flèche. Il est tellement connu que ses confrères voulaient le nommer président du quartier. Mais ce black a refusé. « La politique c’est pas son truc. Lui, il aime déballer », confie sa femme d’origine algérienne. Les puces de Saint-Mich’, c’est aussi Mimi et son mari, ancien routier. Après son licenciement, ils ont décidé de devenir marchands. On y croise Eric et sa chienne. Debout dans son camion, il paraît ronchon au premier abord mais se révèle être un personnage fort sympathique. Il déballe pour le plaisir, c’est sa passion. Derrière une paire de Ray Ban se cache Yves Tarrade. « Connu comme le loup blanc sur la place », il vient depuis 8 ans. Il y aussi Pierre que tout le monde appelle Pim, Francis, Mohammed, Aziz et les autres. Tous nous racontent les puces.

Saint-Michel brasse. Des gens et de l’argent. Même si cette affirmation n’a pas l’air de convaincre tous les marchands. Francis, trois polaires sur le dos, déballe ses affaires ici depuis 8 ans. Avant, il vendait des meubles en semaine, maintenant il n’y a plus de demande. « Même les trucs à 1 euro, ils n’en veulent pas. Ils les veulent à 50 centimes ! ». Mimi et son mari préfèreraient ne vendre qu’à l’île d’Oléron et à l’île de Ré, car « là-bas, les gens ont plus d’argent ». Pim avance que « le métier devient de plus en plus dur. Dans les années 90, on pouvait facilement se faire 500 euros par semaine. On arrivait le camion plein, on repartait, il était vide. Maintenant on peine à se faire 25 euros. L’ambiance est morose. » Adossé à une chaise avec son bonnet bleu à la Cousteau et ses yeux bleus ridés, on dirait un marin. Il poursuit son histoire.

Une histoire commune à beaucoup d’autres de ses amis. Un caractère trempé, un goût du « vieux » parfois acquis dès l’enfance, l’envie de ne pas rentrer dans un cadre, d’être son propre patron, d’être libre. Et une peur collective : le contrôle fiscal. Les marchands travaillent beaucoup au noir.

Si on a connu Pierre, c’est parce que Yves nous l’a présenté. Si on a connu Yves c’est parce que « son stagiaire » nous l’a recommandé pendant qu’on parlait à Francis que Mimi nous a proposé d’aller rencontrer. La grande famille Saint-Michel s’apprécie et s’entraide. Mais ça dépend pour quoi : « S’il y a un voleur sur la place, tout le monde va se rassembler pour le choper. Mais le matin pour prendre le meilleur emplacement, c’est chacun pour sa gueule ! » corrige Pim. Du côté des badauds, la même chaleur, la même communion. Un passant se confie : « J’habite à Talence mais ici, c’est mon quartier. J’y viens depuis 20 ans pour fouiller et pour causer. Je connais tout le monde. J’aime bien chiner comme les petites vieilles. »

La drouille

JPG - 48.2 ko
Photos Caroline Motte

La semaine, le marché est moins bondé mais tout aussi vivant et hétéroclite. Les brocanteurs traditionnels ont l’habitude de vider les maisons et de revendre des beaux meubles et des pièces de collection. Mais depuis une bonne dizaine d’années, des Bulgares et des Roumains se regroupent d’un côté de la place et vendent pour survivre. Moins d’antiquités, moins de meubles mais beaucoup plus d’électronique. C’est « la drouille » : la foire aux petits objets et aux bas prix. Certains marchands voient d’un mauvais oeil cette évolution du marché qui selon eux est due à « l’ouverture des frontières européennes ». Chargeurs de portable, fers à repasser, perceuses...tout droit sortis de leur coffre de voiture jonchent le sol près d’antiquaires qui résistent. Mais le dimanche, la drouille est interdite sous peine de recevoir une contravention. La cohabitation entre les gens de la « drouille » et les antiquaires est parfois difficile. Beaucoup d’anciens mettent la précarisation de leur métier sur le dos des « drouilleurs ». Eric ne veut pas se faire traiter de raciste mais insinue que cette cohabitation l’oblige à casser ses prix.

Laurence Leglise, elle, expose au Passage Saint-Michel. Dans ce grand entrepôt de 1 600 m2, les marchands vendent de vraies antiquités. Bordelaise tradi, pas de maquillage, lunettes de soleil en guise de serre-tête et iphone à la main, Laurence a quitté son poste de cadre chez Xerox pour chiner. Les puces sont importantes pour elle : entre le marché et le Passage, c’est un échange de clientèle. Elle qualifie le quartier de « no man’s land ». Cet aspect hétéroclite ferait tout son charme selon elle. Elle attend avec impatience la rénovation du coin voulue par la mairie. « Il faut aller vers le renouveau, accepter d’aller de l’avant ». Même s’ « il faudra courber l’échine pendant la durée des travaux car on aura forcément moins de clients ». A tous ceux qui disent que ce réaménagement va tuer l’âme du quartier, elle répond qu’ « ils ont oublié qu’il y avait les Capus juste à côté ». Sa théorie ? Ce sont tous les commerçants de Saint-Michel et des Capucins qui apportent de la mixité sociale, et eux sont inamovibles. Elle ne les imagine pas tous déserter les lieux rapidement après les travaux. Donc après la réhabilitation, l’essence du quartier serait sauve. Elle est consciente qu’elle n’est pas dans la même situation que beaucoup d’autres. « Sur la place, y’en a qui sont sur le carreau. Ils dorment dans leur voiture donc c’est pas la même réalité. »

Saint-Michel accueille tout le monde. Les riches, les pauvres, les vieux, les jeunes, les femmes, les hommes, les Français pure souche et ceux qui ne parlent pas un mot de français. Mohammed travaille aux puces depuis 12 ans. D’origine algérienne, il « vend pour manger ». Ses fers à repasser, il les achète en gros et les revend au plus offrant. Il travaillait dans le bâtiment, mais après son licenciement, il n’a jamais retrouvé de travail. Blouson en cuir, jean, baskets, il vit au jour le jour, rentre parfois au « bled » en Algérie. Un client vient le voir : c’est son cousin « éloigné » dit-il. Blagueur et rieur, il aime faire du commerce. Mais aujourd’hui, il repartira dans son Audi break pleine à craquer. Aziz, lui, est moins gai. Il n’a pas envie de parler aujourd’hui. Il n’est pas d’humeur. Il est allé au poste ce matin pour une histoire de vélo « qui s’est retrouvé sur son stand ». Mais il jure qu’il n’a rien à voir là-dedans.

« Feu le marché »

La rénovation du quartier fait jaser. Tous refusent un nouveau « Saint-Pierre avec des parkings à 12 euros de l’heure », bougonne Pim. Au stand d’en face, un homme d’une quarantaine d’années se tient contre un meuble. Yves Tarrade porte un jean serré et sa veste en tweed sent le tabac froid. Avant, il chinait des pièces du XXe puis montait à Paris pour les vendre. Brocanteur de père en fils, il tient un grand dépôt place de la Monnaie. « C’est l’un des derniers quartiers rigolos du centre ville, il se passe un truc tous les jours. » Son collègue renchérit : « Feu le marché... » et il allume une cigarette.

Un jeune trentenaire vient acheter le jeu des petits chevaux pour ses enfants. Une boîte en bois, trouvée par terre. Cela faisait dix ans qu’il n’était pas revenu à Saint-Michel. « Ah ! Il ne me connait pas mais moi je le connais, lui. » lance-t-il. Lui, c’est René. Il discute entre deux meubles vêtu une polaire verte. Sous sa casquette, des yeux perçants. Il regrette, « vous voyez ces jeunes-là qui bouffent leur sandwich entre deux stands, ça c’est fini, c’est ça qui fait mal. L’esprit Saint-Mich’ ne correspond pas au projet de rénovation de la place Meynard. Il veulent tout aseptiser, tout blanchir. Ils veulent enlever l’âme du quartier. C’est impossible que ce soit comme avant. » Il parle avec les mains, des mains écaillées, usées par le travail. « Ici, c’est le bazar, c’est ce qu’on aime, on peut tout déballer par terre, c’est la vie, c’est le plaisir. Cette magie-là, si je viens pas faire un tour, elle me manque. » Malgré les promesses de la mairie, la plupart des marchands ne pense pas revenir sur la place après les travaux. Fini le grand déballage, maintenant les chineurs pourront marcher sans regarder où ils mettent les pieds. Plus de bricoles à même le sol, plus de gamins qui jouent au ballon, plus de bavardages autour du lampadaire.

« On vit les dernières heures du marché » ajoute René, résigné. Aujourd’hui Eric ne déballe pas, il a fait 4 euros hier. Alors il vient chiner avec sa chienne. Il jette un coup d’oeil à ce qu’il pourrait acheter pour revendre. Plus loin, un couple de jeunes branché essaye des vêtements à même la rue. Au centre du marché, le stand africain est le plus grand, toutes sortes de statuettes sont disposées. Les gens regardent, passent leur chemin, puis reviennent. Un homme passe avec une étagère en bois sur l’épaule. « Faut que je la vende, elle m’encombre. 5,40 euros pour m’acheter u paquet de clopes. » Deux jours plus tard, l’étagère trône sur le stand de Rachid.

Brune Daudré et Caroline Motte

Commentez cet article !
(3 commentaires)

    23 mars 2011 19:58
    merci brune pour cet article très intéressant. Malheureusement toute l europe est en pleine campgne de mise aux normes des centre ville : on hygienise, on fait de grandes places bien dallées, bien éclairées, quelques bacs à arbustes. On rénove le quartier,on vire les pauvres et on se retrouve dans un quartier aseptisé, sans mixité sociale et sans vie. Le tout est remplacé par des centres commerciaux sans âme. Un jour on reviendra au joyeux grouillement humain, terreau de créativité et de joie. Voila. Merci brunette, fabienne

    6 octobre 2011 05:16, par MELUSINE0777
    DANS L ENSEMBLE VOTRE ARTICLE EST ASSEZ REALISTE MAIS PETIT BEMOL .... LES MARCHANDS QUE VOUS AVEZ CITE NE REPRESENTENT PAS LA PROFESSION A L INTERIEUR DU PASSAGE ST MICHEL VOUS AVEZ DE VERITABLES MARCHANDS D ANTIQUITES CELA SONT DE VRAIS MARCHANDS QUI NE VENDENT PAS DES CASSEROLES SUR LEUR STAND POURQUOI CEUX CI N ONT PAS ETE CITES DANS VOTRE ARTICLES ....TOUT NE SE PASSE PAS SUR LE MARCHE ??? . POUR INFORMATION NOUS SOMMES 8 MARCHANDS A PARTIR DU PASSAGE EN RAISON DES NOUVEAUX PROPRIETAIRES QUI NE VEULENT PAS RENOUVELLER LES BAUX .....

    6 octobre 2011 16:26, par Heuranticart
    Merci de votre intéressant article,mais vous parlez effectivement assez peu des marchands-des vrais- la vision que vous donnez du passage est uniquement celle de Laurence l’église qui est au demeurant une excellente marchande dans son domaine. Pour vous qu’est ce qu’un antiquaire et quelle différence y a t il avec un brocanteur ???? Les véritables vrais marchands sont exclus par des repreneurs immobiliers sans scrupules et surtout sans connaissances aucunes dans le domaine de l’art,d’ailleurs vous devriez faire un tour du cote de la rue notre dame ,ainsi vous pourriez faire la différence....... Souvenons nous de Meridek. Avant les travaux le marche devait y revenir mais tout ce vieux et sympathique quartier n’est que béton il en sera de même pour saint michel qui va perdre tout son charme ,quant au passage qui ne survivra pas a cause de sa gestion minable et l’incompétence de ses propriétaires ainsi que leur cupidité .Ce lieu unique perd tout son charme pour devenir un simple et vulgaire immeuble de rapport......

> Page consultée 1799 fois
> 3 commentaire(s)
 

imprimatur.fr on Facebook
Imprimaquoi ?

Imprimatur est le journal école de l'Institut de journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA). Il est créé par les étudiants de 1ère année et distribué gratuitement dans plusieurs lieux publics de Bordeaux.

Vous pouvez télécharger le dernier numéro au format PDF en vous rendant sur la page d'accueil du site.


Imprimatur, journal-école de l’Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine.
Fondateur : Robert Escarpit. Directrice de la publication : Maria Santos-Sainz.
IJBA, 1 rue Jacques Ellul, 33 080 Bordeaux Cedex. Tel : 05 57 12 20 20
www.ijba.org - Association des diplômés