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Drogue : écouter et soigner
Article publié le 21/03/2011
Le CEID Planterose reçoit toxicomanes désireux de se soigner et squatteurs en quête d’une douche ou d’un peu d’écoute avant de reprendre la route. Les professionnels qui y travaillent décrivent un milieu dur, fait de misère mais aussi d’espoir et de respect.

À deux pas de la basilique Saint-Michel, à Bordeaux, le centre méthadone Planterose du Comité d’étude et d’information sur les drogues et les addictions (CEID) est accueillant. Les meubles sont colorés, sur une table trônent échiquier et damier pour ceux qui voudraient tuer le temps avant un rendez-vous. C’est ici que les toxicomanes peuvent se servir en stéribox, ces petites boîtes en cartons comprenant le nécessaire stérile pour se piquer le plus proprement possible. « Souvent, les usagers ont déjà une certaine expérience de l’injection, ils savent comment faire. Les « anciens » le font sur les « novices », mais on leur explique quand même comment faire une injection avec le kit », indique Nicolas Bourguignon, le directeur du centre Planterose. Cet homme plutôt jeune confie que le monde des junkies est très particulier : « Si un drogué veut se soigner, il va devoir couper avec ce milieu. Quand un membre d’un squat décide de s’en sortir, les autres vont le soutenir, car ils savent que c’est positif pour lui. Mais ils vont aussi essayer de le faire replonger, car s’il s’en sort, il leur renverra leur situation en pleine figure. »

Les journées au Ceid de la rue Planterose se divisent en deux. Le matin, ce sont les visiteurs en quête de soin qui viennent voir un médecin, une infirmière ou l’assistante sociale pour un rendez-vous personnalisé. C’est à ce moment là que le traitement de substitution, de la méthadone en l’occurrence, est délivré dans des conditions strictes : « Toute la méthadone est stockée dans un coffre, ouvert uniquement par un des médecins, explique Nicolas Bourguignon. Et bien entendu la méthadone n’est donnée que dans un cadre bien particulier : il faut que le patient soit suivi par un médecin et qu’il soit dans un processus de soin et ait la volonté de s’en sortir. » Dans une optique de sevrage ? « Pas toujours. Le soin n’est pas obligatoirement synonyme de sevrage. Il faut savoir que 90 % des sevrages échouent. Être dans une optique de soin, cela veut dire suivre un traitement, prendre moins de drogues. Quand on se drogue, on le fait parfois pour soulager une souffrance, un problème ou un trouble psychiatrique. Ce n’est pas toujours ce qui crée le problème, c’est une tentative de le réguler, même si, bien sûr, ça ne règle rien. Au contraire, ça aurait plutôt tendance à amener d’autres ennuis... »

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Fanny Déaux, une des infirmière, a la responsabilité du coffre contenant la méthadone. Photo Louis Thubert

« Notre but est d’améliorer leur vie »

L’après-midi, le centre se consacre à la réduction des risques et accueille des usagers prenant de la drogue, vivant dans la rue ou dans des squats, mais ne souhaitant pas encore se soigner. « Au début, la drogue apporte du plaisir, les utilisateurs disent : « Moi, je gère ». Avec le temps, ils augmentent les doses pour retrouver ce plaisir, et finissent par prendre de la drogue non pas pour se sentir bien, mais pour ne plus se sentir mal, décrit Nicolas Bourguignon. Ils ne gèrent plus rien, c’est alors qu’ils veulent se soigner et viennent nous voir, mais plus pour prendre une douche ou une stéribox. »

Dans une stéribox, on trouve une seringue, un peu d’eau stérile à mélanger avec l’héroïne ou la cocaïne et une « cuillère » pour faire chauffer cette préparation. L’utilisateur plante ensuite le filtre sur l’aiguille de la seringue pour aspirer le mélange avant de se l’injecter dans une veine. Un coton imbibé d’alcool, afin de désinfecter la plaie, est aussi compris dans le kit, ainsi qu’un préservatif, « pour réduire les risques de contamination via les rapports sexuels, dixit Nicolas. Notre priorité est de réduire les risques de contamination du sida et de l’hépatite C. » Le centre compte aussi des douches et une machine à laver pour permettre à ceux qui vivent dans la rue de garder une certaine hygiène. Un ordinateur et un téléphone aussi, pour que les hôtes du centre Planterose puissent faire des recherches et téléphoner s’ils sont en recherche d’emploi. Un usager passe, l’air un peu perdu, le téléphone dans la main. « Où tu vas ? demande Jean-Laurent, l’animateur socio-culturel du site. – J’ai un coup de fil à passer, répond le jeune homme, le visage rougi. J’en ai parlé avec la secrétaire, elle m’a dit OK. – D’accord, ne le sort pas dans le sas et pense à le reposer quand t’as fini, lui lance Jean-Laurent. »

Le « sas » est un espace couvert, donnant sur la rue, avec quelques chaises pour qu’usagers et professionnels puissent fumer une cigarette tout en discutant. On y a disposé des barres en métal, comme dans les garages à vélo, afin que les chiens des visiteurs puissent être attachés. C’est dans le sas que les uns et les autres se retrouvent. Les professionnels connaissent chacun des usagers, on s’appelle par son prénom. « C’est important pour nous de connaître les gens, pour savoir qui vient. Mais on ne peut pas les forcer à donner leur identité. Les toxicomanes qui viennent ici ont souvent choisi une forme de marginalité, ils se méfient des institutions, raconte Nicolas. Ils ont du mal avec les horaires, on peut pas leur demander de pointer avec leur carte d’identité. Alors on demande un prénom, un surnom, pour pouvoir quand même les identifier et les connaître. »

Relations de confiance

Une fois le premier contact établi avec les professionnels, de nombreux usagers désirent s’investir dans l’association. « À la suite à la loi de 2002, on a créé un Conseil de vie sociale qui se tient tous les deux mois, témoigne Jean-Laurent. Avec nos usagers, c’est pas facile d’élire des représentants, mais on les prévient quinze jours à l’avance et ceux qui le désirent peuvent participer. Il y a un espace d’échange, des groupes de discussion... C’est une façon de s’investir pour ceux qui vivent dans la rue. » De fait, ceux qui désirent s’impliquer semblent se sentir chez eux et discutent nonchalamment entre eux, ou avec les animateurs. Chacun se tutoie et, malgré les aboiements des chiens provenant du sas, l’ambiance est calme. « Dans ce métier, il faut savoir créer des liens, confie Marie, infirmière, qui travaille au centre depuis huit ans. Les gens viennent, je leur sers un café. Ensuite ils demandent une stéribox, ensuite ils viennent soigner une coupure qui s’est infectée, et c’est comme cela qu’un processus de mise en confiance se construit. Il faut tisser un lien avec une population qui se fait jeter de partout, ça ne se fait pas comme ça. Il faut parfois six mois pour que l’autre ait confiance en vous. »

Parcours chaotique

« J’essaie de leur apporter un peu plus que de la simple réduction des risques, avec des sorties culturelles ou sportives pour les usagers, rapporte Jean-Laurent. On les a emmenés à la dune du Pyla, à Blaye... Ils ont pu sortir de la rue, faire courir les chiens, dans une ambiance sans drogue ni alcool. » Mais, coupé du reste de la societé par la drogue, les junkies ont oublié certaines habitudes implicites. Lors d’une sortie cinéma pour voir Inception, certains usagers sont partis fumer une cigarette au toilettes, ratant la fin du film. Au centre, pas de violence malgré la précarité et la souffrance des toxicomanes. Un homme s’emporte contre une sans-abri qui boit de la bière dans le sas. Jean-Laurent intervient, calme l’homme, convainc la femme de jeter sa bière. « Ce genre d’éclat est assez rare, témoigne-t’il. Il ya une forme de respect. » Tous les professionnels, même s’ils conviennent de la difficulté de leur travail, parlent de gens attachants, au parcours chaotique. « C’est un public humainement très intéressant, relève Nicolas. Certains ont une forme de marginalité pensée, ils refusent toute attache... Mais ça n’est pas facile de voir des gens dégradés, et qui continuent à se dégrader encore plus. »

Dans le sas, certains se donnent un air ombrageux. Un quarantenaire, bracelets à clous, Ray Ban Aviator sur le nez et tatouage tête de mort, salue les jeunes filles qui travaillent à l’accueil. Il repousse gentiment le chiot d’un autre usager. Marie avoue : « C’est le côté humaniste de mon boulot qui me plaît. Je fais plus que des prises de sang, il faut aussi savoir écouter. Même si c’est dur, c’est un métier gratifiant. »

Louis Thubert

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