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De l’eau trouble au robinet ?
Article publié le 22/03/2011
Se servir un verre d’eau est l’un des actes les plus naturels qui soit. Sans pour autant que l’on se pose la question de savoir d’où elle vient et si elle est réellement bonne pour l’organisme. Enquête sur l’eau qui coule à Bordeaux.

L’heure n’est pas à la confiance aveugle dans l’eau potable. Le documentaire Du poison dans le robinet avait fait grand bruit lors de sa diffusion sur France 3 en juin 2010. D’une efficacité redoutable, l’enquête de Sophie Le Gall soulève des interrogations qui font vraiment froid dans le dos. Eaux saturées en pesticides, hydrocarbures ou autres substances cancérigènes et radioactives… L’aluminium « de clarification », ajouté pour rendre une eau troublée plus à même d’être consommée, provoquerait la maladie d’Alzheimer. Des accusations confirmées par le professeur bordelais Jean-François Dartigues, spécialiste de cette pathologie du cerveau dans un rapport de juillet 2000.

En outre, une enquête conjointe de différentes agences sanitaires [1], daté de février dernier, fait état de la présence de traces de médicaments dans les eaux potables. Et de leurs possibles effets nocifs sur la santé, notamment celle des personnes fragiles. Des prélèvements réalisés en Gironde par l’Agence régionale de la santé prouvent en effet que, dans les eaux destinées à la consommation humaine, on retrouve diverses traces (entre 1 et 50 nanogrammes par litre d’eau) de paracétamol, d’antibiotiques (amoxcicilline) ou encore d’hormones (progestérone). En outre, dans le pamphlet Water makes money, diffusé le 22 mars prochain sur Arte, Leslie Franke et Herdolor Lorenz démontrent que le passage des régies publiques aux entreprises privées d’exploitation des réseaux d’eau potable dans les municipalités (Bordeaux, par exemple) a rendu le suivi de la qualité plus difficile.

Parallèlement à une hausse des tarifications, l’attention portée à la qualité a fortement baissé. Traitements trop chers, installations trop compliquées à changer (notamment les canalisations en plomb, en question depuis le début des années 90 et en cours de remplacement)… La somme des charges contre l’eau potable effraie les consommateurs. Sommes-nous condamnés à boire de l’eau en bouteille, et ainsi alimenter un autre lobby, celui des fabricants d’eau minérale ?

Nécessaire communication

L’eau potable, un bien commun, est naturellement sujette à tous les fantasmes. En tant que citoyen, il est donc normal de se poser des questions. Remontons la filière, entreprise moins difficile qu’il n’y paraît. Directement en amont de notre verre d’eau se trouve la station d’alimentation. Dans la Communauté urbaine de Bordeaux, c’est la Lyonnaise des eaux qui est en charge de l’exploitation du réseau depuis 1992. Les 110 sites de production, 36 réservoirs de stockage (châteaux d’eau et autres), 3100 km de canalisation et 57 km d’aqueduc répartis sur le territoire de la CUB sont pilotés depuis la station Saint-Paulin, à Bordeaux.

Impossible d’accéder aux stations de pompage réparties dans la ville, plan Vigipirate oblige, mais l’on pénètre à Saint-Paulin avec une facilité déconcertante. Le mot d’ordre de Suez : la communication à tout prix. Il en va de même avec la CUB et l’ARS, malgré un premier barrage de la préfecture. Pour Michel Fargeot, le responsable « eau potable » de la Lyonnaise ici, « la transparence est fondamentale » tant l’eau est « surmédiatisée ». Ainsi, « nous n’appliquons aucune censure sur l’aspect technique des choses ». Surveillée de toute part par les agences sanitaires, la CUB ou les consommateurs, la Lyonnaise n’a effectivement pas le droit à l’erreur. Et quand celle-ci arrive, c’est l’entreprise qui est directement prise à partie.

L’incident de Gamarde en 2009 (pollution d’un réservoir par des hydrocarbures) reste en mémoire. « Ce sont les consommateurs qui nous ont alertés sur un goût d’éther dans leur eau ». La distribution a été préventivement arrêtée, en vue d’effectuer des analyses. Deux jours plus tard, une pollution à l’ETBE (un composé de l’essence) a été décelée, et « nous avons pu réparer les dommages ». Le tout sous l’œil des usagers et, surtout, de l’État, à travers l’ARS. En effet, l’exploitant n’aurait aucun intérêt à cacher quoi que ce soit en la matière et gagne à travailler « en un partenariat fondamental » avec les instances officielles. Les 30 000 à 60 000 analyses réalisées chaque année par l’ARS sur les 111 points de captage du réseau pourraient en effet révéler très rapidement la moindre anomalie. Et aussi coûter cher à Suez.

Des traitements préventifs justifiés ?

La Lyonnaise fait d’autant plus attention à son eau qu’elle a récupéré un sous-sol d’une qualité très satisfaisante. Bordeaux porte bien son nom. Puisé dans trois couches différentes – l’éocène, le miocène et le crétacé – et plus ou moins anciennes et profondes, l’élément liquide ne subit que peu les marqueurs de la présence humaine. Raison de plus pour le protéger tant qualitativement que quantitativement.

De ce point de vue, l’opérateur fait un effort pour traiter l’eau de manière naturelle, grâce à l’utilisation de traitements physico-chimiques et biologiques. L’eau pompée dans les profondeurs passe en surface sur un filtre à sable. Avant d’être stockée dans les réservoirs chlorés, on peut aussi lui faire rencontrer des charbons ou de l’air, le but étant d’éliminer les différentes molécules en suspension, le fluor et les possibles organismes qui pourraient l’infecter. Quel intérêt, si l’eau est purifiée, d’y ajouter du chlore ? « On ne désinfecte que ce qui est propre », résume Gisèle Dejean, ingénieure principale d’études sanitaires à l’ARS. La présence du chlore sur le réseau serait, du point de vue de la Lyonnaise et de l’ARS, une bonne nouvelle, prouvant que l’eau est saine et protégée d’incursions humaines ou bactériologiques. En outre, et contrairement à ce qu’on laisse croire dans Du poison dans le robinet, le chlore n’est pas dangereux pour la santé comme l’affirme l’Afssaps. « Nous respectons les taux imposés : nous sommes à 0,3 mg/L de chlore au départ de la station et à 0,1 sur le réseau ». Une présence toutefois renforcée depuis l’instauration du plan Vigipirate en 2003.

Et quid de ce maudit « aluminium de clarification », responsable de dégénérescences du cerveau ? Michel Fargeot est très clair : « Dans la CUB, on utilise l’aluminium sur un seul site. Au moment du traitement primaire – quand l’eau est pompée du sol, avant son transfert dans une « bâche » de stockage – et pas lors du traitement final. Cette eau est ensuite passée sur filtres à charbon. Cette station est particulièrement suivie, notamment par l’ARS. À la sortie, l’eau est 100% conforme aux taux en aluminium et en bactériologie ».

L’ARS gère l’eau en fonction de critères d’exigences de qualité sur des substances qui pourraient troubler la santé. « Je crois qu’on est honnête : l’évaluation des risques est bien faite. Nous mesurons la présence de pesticides et de nitrates au microgramme ; celle des molécules émergentes, dont les médicaments, au nanogramme près ». Cette présence de traces de médicaments, c’est la question qui fâche. Notamment Michel Fargeot : « Il ne faut pas faire d’amalgame : la présence de médicaments dans les eaux épurées, c’est un problème environnemental. Qui, à terme, peut devenir un problème sanitaire, mais on n’en est pas là. Et puis, de toute façon, il faut être clair : on ne boit pas les eaux que l’on épure ».

Pierre Bourgogne, directeur du pôle eau et assainissement de la CUB, se dit d’ailleurs entièrement satisfait de cette « relation de confiance nécessaire » avec Suez qui a la concession du réseau de distribution. Mais n’oublie pas les risques possibles qui peuvent peser sur l’eau du robinet. Il n’empêche. Voilà trois années de suite que les analyses révèlent 100% de qualité biologique. Selon les normes, bien sûr, de l’OMS, européennes et françaises. Mais comme le font savoir la Lyonnaise, la CUB ou l’ARS, nous ne sommes par à l’abri de trouver, finalement, qu’une de ces molécules émergentes est dangereuse, ou que l’ingérence de telle ou telle substance est, à très long terme, nuisible. « On ne peut pas encore le savoir », relativise Gisèle Dejean. Une chose semble sûre, c’est que, en comparaison avec les eaux en bouteille, aujourd’hui mises en cause par leur plastique qui serait dangereux, l’eau du robinet est bonne, et surtout moins chère.

Jérémie Maire

[1] L’Afssaps et l’Anses

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