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Article publié le 21/03/2011
Après le séisme, la naissance d’un nuage radioactif se profile. Au Japon, une expatriée Française témoigne.

Arrivée là-bas il y a deux ans, un master de japonais en poche, Christelle Pucci est coordinatrice internationale à Misasa, dans le département de Tottori. Habitant à plus de 600 km de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, n’a-t-elle rien à craindre ? À travers ses propres inquiétudes, Christelle soulève des problématiques liées à la sécurité, les médias, et la culture japonaise.

Comment avez-vous vécu ces derniers jours ?

Personnellement, la panique a été crescendo, et maintenant j’ai le moral en yoyo. Tantôt calme, tantôt terrorisée. Je dors très peu. J’ai arrêté de travailler. J’ai finalement convaincu mon conjoint et acheté deux allers-retours Osaka-Paris ce matin à mon réveil. La situation empire de jour en jour, nous partons jeudi.

De quoi avez-vous peur ?

J’ai peur d’être coincée si jamais d’autres centrales nucléaires explosent. Mon angoisse porte d’avantage sur l’étendue des nuages radioactifs. Le syndrome Tchernobyl, certainement. Les Japonais, eux, redoutent plutôt un nouveau séisme. Les traumatismes sont différents.

Qu’est-ce qui vous retient de partir ?

Les ambassades tempèrent nos craintes : nous ne serions pas menacés. Pas pour l’instant. Mais les directives des ambassades dépendent directement des informations données par les autorités japonaises.

Et vous ne leur faites pas confiance ?

C’est qu’il y a, d’après moi, un gros décalage entre les informations étrangères et celles d’ici. On nous parle de 2 000 morts quand, en France, on avance le nombre de 10 000. Des spécialistes comme Mycle Schneider, consultant en énergie nucléaire, sont eux aussi inquiets : ils dénoncent les défauts de communication et le manque d’éléments d’explications objectifs sur l’explosion de la centrale 1 de Fukushima Daiichi. Certains chiffres, sur le taux de radiation, ne sont communiqués que par des experts sur CNN, eux-mêmes critiques envers les autorités japonaises.

Vous devez vous faire votre opinion ?

Je ne sais pas qui croire. On reçoit trop d’informations et elles ne sont pas assez uniformes. Normalement, on devrait plus ou moins déléguer le choix de partir ou non à l’administration qui détient le savoir. Le problème, c’est qu’avec internet, le savoir est aussi entre nos mains. Autodidactes, le doute demeure : on est déboussolés.

Tous les expatriés sont-ils angoissés ?

Au début, pas tous. Mon conjoint, par exemple, n’avait pas trop peur, mais avec la succession des informations, le doute s’accroît.

Comment vit le reste de la population ?

Ici, à Tottori, j’ai l’impression d’être dans un autre pays. Le contraste entre notre quotidien et les images de cataclysme que nous voyons est saisissant. C’est le jour et la nuit. Ici, aucune panne d’électricité, tout le monde fait ses courses tranquillement, sans trop en discuter. Tout se passe comme si de rien n’était. Je suis témoin à un mariage qui aura lieu samedi prochain, et une partie de la famille vient exprès d’Australie ! Alors que sur la côte est, au-delà des ravages du tsunami, une grande partie de la population est cloisonnée par peur du nuage radioactif. J’ai des amis proches de Tokyo qui ont calfeutré les portes et les fenêtres, et leurs sorties sont restreintes à l’achat de provisions. Et le plus souvent, ils continuent de travailler, en hotline par exemple pour renseigner les autres et leur apporter du réconfort. Les Japonais, eux, trouvent ça lâche, de partir.

Question incongrue : quel temps fait-il ?

Très beau ! Je surveille la météo : d’après les dernières infos de l’ambassade, d’ici cette nuit les vents souffleront vers le sud, en direction de Tokyo, et avec la pluie, des particules radioactives risquent de tomber. Ils répètent qu’il ne faut pas céder à la panique, mais je crains que ce soit trop tard...

Propos recueillis par Louis Sibille

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