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L’enfer de l’attente
Article publié le 21/03/2011
Arrivées en camions depuis le Caucase entre août et septembre 2010, des familles de réfugiés s’installent dans un campement de fortune place André Meunier, près de la gare Saint-Jean. Six mois après leur relogement, où en sont-ils ?

En octobre, le tribunal administratif donne majoritairement raison aux familles et oblige la préfecture à leur assurer un logement décent. Depuis, les réfugiés vivent dans des hôtels d’urgence Formule1 (F1), aux confins de la ville, dans l’espoir d’une régularisation.

Un campement de misère

K. a fui son pays pour « protéger la vie de ses trois enfants ». Menacée à plusieurs reprises par les miliciens qui ont arrêté son mari, elle a vendu tous ses biens pour payer leur départ vers la France. « Mes amis m’ont dit que c’était le pays de la démocratie, alors je l’ai choisi », dit-elle aujourd’hui. Mais elle n’a pas dû payer le passeur assez cher - 1500$ par personne - puisque durant le périple la famille est arrêtée par les douaniers polonais qui relèvent leurs empreintes. « Quand on paie suffisamment cher un passeur, ce genre d’étape n’a pas lieu », souligne une membre d’association. K. termine tout de même son voyage et débarque à Bordeaux.

La place A.Meunier, elle ne l’a pas choisie. Comme tous les autres réfugiés, elle s’est tournée vers la préfecture pour obtenir un droit d’asile. L’institution les renvoie alors vers la plateforme d’aide des demandeurs d’asile, voisine de la place. Mais le lieu est saturé et donc, retour à l’envoyeur. Le préfet refuse de prendre en charge les dossiers évoquant l’impossibilité de les loger. Alors, face à l’absence totale de propositions et dans un élan de solidarité, diverses associations et particuliers se retroussent les manches et les fournissent en biens de première nécessité. Tentes, couvertures, réchauds, nourriture : le campement s’installe pour trois mois. Trois mois de lutte, de médiatisation, de procédures judiciaires qui mèneront finalement à leur relogement. Car en France, l’Etat est dans l’obligation d’accueillir dignement tous les demandeurs d’asile sur son territoire, conformément à la directive européenne de 2005. Une directive souvent bafouée ou ignorée.

Un quotidien sur le fil

Aujourd’hui, K. habite dans un hôtel d’urgence, une chambre payée par la préfecture. Cette situation gêne beaucoup les réfugiés qui préfèreraient travailler plutôt que de bénéficier d’une aide. K. trouve plus facilement le sommeil qu’au campement, mais son enfer n’est pas terminé. Elle vit sous le régime « Dublin II », ce qui signifie qu’elle n’a aucun droit en France, à part attendre que la Pologne - premier pays européen traversé - accepte de récupérer son dossier. Sa vie ici est en sursis. Alors, les nuits paisibles, ce n’est pas pour aujourd’hui, ni pour demain d’ailleurs.

A la peur d’être arrêtée, s’ajoutent des conditions de vie difficiles. « Le F1 c’est mieux que les tentes car on dort sur un lit et qu’il fait chaud, mais à plusieurs, ce n’est pas tenable ». Un lit deux places est surmonté d’un petit lit pour une personne. Le reste de l’espace est occupé par un lavabo et une mini-table surplombée d’une télévision. Les toilettes et les douches sont en commun sur le palier. En bref, le strict nécessaire. Suffisant mais pas quand on a une famille nombreuse.

Les Restos du cœur

« Pour la nourriture, je me débrouille comme je peux. Ce qui compte, ce sont mes enfants ». Au F1, rien n’est prévu pour cuisiner, seuls les plats froids sont tolérés. Deux fois par semaine, K. va aux Restos du cœur et, une fois par mois, au Secours populaire pour s’approvisionner. Le matin, elle prépare du thé et des sandwichs pour les enfants. A midi, ils mangent à la cantine de leur école et le soir, elle leur prépare le dîner, des boîtes de conserve essentiellement. En baissant doucement la tête, elle avoue ne manger que le soir avec eux. Son visage creusé et son teint blafard sont éloquents. Le reste de la journée, elle boit du thé. Et parfois, comme hier, elle ne mange pas du tout.

Et encore, elle n’est pas parmi les plus mal lotis. D’autres familles, comme celle de A., ne vont qu’une fois par semaine aux Restos du cœur. Et quand on est, comme elle, enceinte de plus de huit mois ce n’est vraiment pas suffisant. « Un panier prévu pour une semaine ne dure en fait que deux jours. Alors, le reste du temps, on se débrouille, c’est très difficile ». A. est très pâle, mais elle ne se plaint pas et arbore même un large sourire. Aujourd’hui pourtant, elle n’a mangé qu’un simple gâteau. Des œufs, de la purée minute, du riz, des gâteaux, des yaourts, du lait, des conserves et parfois des fruits constituent les paniers de la misère. Le plus dur est de conserver intacts les produits frais. Le rebord des fenêtres fait office de frigo, mais avec les beaux jours qui arrivent, la tâche se complique. Du haut de ses 17 ans, A. attend sagement que son compagnon revienne. Attendre, c’est encore l’unique chose qui lui est permise. Pas de pleurs, pas de colère, mais une douce amertume à peine perceptible au fond de ses yeux clairs.

Le casse-tête des transports

Les hôtels d’urgence sont en périphérie des villes et chaque déplacement suppose d’emprunter les transports. Or, quand on est réfugié et sans travail, payer ses déplacements est impensable. Les enfants de K. ont de la chance car ils sont scolarisés, mais l’école est loin du F1, elle doit prendre deux bus pour les y amener. K. a déjà eu trois amendes qu’elle ne peut pas payer faute de ressources. Si elle est un jour régularisée, elle devra rembourser ses dettes. K. essaie d’aller tous les jours au centre social pour suivre des cours de français, mais ce n’est pas évident car c’est loin et souvent saturé. Alors, son aînée lui donne des cours. Le soir, dans leur chambre étroite faiblement éclairée, quand les petits sont couchés, elle fait ses devoirs sur le lit et enseigne ce qu’elle a appris à sa mère. K. est fière de sa fille, c’est une très bonne élève qui a toutes les chances de passer en classe supérieure. Mais son visage s’assombrit quand elle s’interroge sur la façon dont elle devra payer sa scolarité. Pour l’instant, l’assistante sociale et les associations l’aident, mais tout ce dispositif est fragile et temporaire. L’enfer des réfugiés, c’est surtout l’éphémère.

Jour de fête

Le vendredi, c’est jour de marché ou, plutôt, de panier. Le Resto du cœur local a été particulièrement généreux aujourd’hui. Chaque famille rapporte un kilo de porc. Comme il est impossible de conserver la viande, un grand repas est improvisé. Les hommes s’occupent des grillades, les femmes des sauces et des crudités. Les enfants en profitent pour jouer dans le jardin de l’hôtel, ce qui leur est d’habitude interdit par la direction. Autour du barbecue, les hommes rigolent et boivent de la vodka. Mais une employée de l’hôtel arrive et leur demande d’arrêter : elle ferme souvent les yeux bien qu’elle risque sa place. Cinq minutes plus tard, il n’y a plus trace du forfait. La joyeuse bande rejoint l’intérieur de l’hôtel et remplit les couloirs. On dresse les tables. Des sacs poubelle déployés sur les lits font office de nappes. On trinque et on profite pour oublier, le temps d’un repas, le calvaire quotidien.

Les femmes se racontent des histoires avec un air de malice, elles sourient et rient même parfois, mais ça ne dure jamais très longtemps. Un nuage vient balayer leurs visages et assombrit leurs regards. Comme le reste, la fête aussi est éphémère.

Béatrice Fainzang

Notre dossier "Réfugiés" :
- Entretien avec Lucile Hugon, juriste spécialisée dans le droit des étrangers
- La colère de Stop-Expulsion 33
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