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La Chine met le grappin sur la grappe
Article publié le 25/03/2011
Sept châteaux bordelais ont été achetés par des Chinois depuis 2008. Mais qui sont réellement ces acheteurs asiatiques ? Portrait de ces investisseurs qui intriguent et fascinent.

« Il n’existe pas de domaine ou de château type mais il existe le profil type de l’acheteur chinois » explique Damien Mounet, ancien viticulteur. Il est responsable de Square Viti, une filiale du Crédit Agricole. Créée il y a deux ans, elle est spécialisée dans les transactions et les ventes de biens et de propriétés viticoles.

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Illustration Mickaël Frison

Au cœur des tractations, Damien Mounet a croisé des dizaines d’investisseurs chinois. « L’acheteur type a entre 40 et 50 ans, ce sont des industriels. Ils travaillent dans le photovoltaïque, la maintenance électrique, les compagnies aériennes, le pétrole, le charbon, l’hôtellerie. Certains sont déjà dans le vin en Chine et considèrent cet investissement comme un complément d’activité. » Contrairement aux a priori, l’acheteur chinois n’est pas complètement novice et possède quelques connaissances dans le vin. « Ils connaissent la géographie des terroirs et sont très intéressés par la viticulture » précise Damien Mounet. Si la taille des terres et des châteaux recherchés ou achetés est variable, il existe deux points communs fondamentaux : le nom et la qualité du vin. « Ils cherchent avant tout un vin qui sonne français. Château Lafitte, château Latour sont de parfaits exemples. Ils cherchent plutôt un Bordeaux supérieur ou un côtes de Bordeaux. »

Un cadeau pour leurs enfants

La plupart de ces acheteurs chinois offrent le château à leurs enfants âgés entre 25 et 35 ans. Ils étudient et vivent en Europe et réalisent des études supérieures dans les grandes écoles ou à l’université. Damien Mounet résume la philosophie des acheteurs chinois vis-à-vis de leurs progénitures : « J’ai réussi en Chine, toi tu es un enfant de la mondialisation, je t’offre un château pour démarrer dans la vie. ». Le Chinois ne prend pas de risques majeurs, il sait qu’il vendra. Les bouteilles des châteaux bordelais sont exportées à 80 % vers le pays d’origine. « Ils savent que le secteur est porteur, ils ne sont pas là par hasard pendant quatre ans pour ensuite revendre et se lancer dans le commerce de kiwi en Australie. Ils cherchent un investissement sur le long terme. »

La politique mise en place par le Parti communiste ne peut que favoriser la vente et les exportations de vin vers la Chine. « Les taxes ont été largement abaissées pour favoriser la consommation de vin et faire baisser celle de l’alcool de riz pour répondre à un des grands enjeux du XXIe siècle : nourrir les hommes. Face à une population toujours plus nombreuse, le gouvernement chinois veut conserver les rizières pour nourrir sa population. »

La politique menée pour doper les exportations et la phase de prospérité économique que traverse la Chine offrent une double garantie incontestable pour céder le château à l’acheteur chinois. Encore faut-il trouver le château en adéquation avec leur projet économique. « Je les rencontre toujours dans mon bureau pour inspecter et cerner leurs attentes. Je dois trouver le château adapté. Les Chinois ont la mauvaise réputation dans l’immobilier d’épuiser le marché. On dit d’eux qu’ils visitent énormément pour finalement peu acheter. Ceci est la révélation d’un mauvais travail en amont. De mon côté, je sélectionne trois châteaux. Les négociations durent six mois contre quatre mois pour les Français. »

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Groupe de touristes chinois à Bordeaux devant le CIVB. Photo J-B Pattier

« Ils ont un gros portefeuille »

Philippe Raoux est un de ces vignerons bordelais qui a succombé aux investisseurs chinois. Après trois ans de négociations, il a cédé son château de Viaud au géant asiatique de l’agro alimentaire COFCO. Pour remporter la mise, le candidat chinois a sorti l’atout imparable : l’argent. « Ils ont un gros portefeuille », insiste Philippe Raoux. Il raconte le protocole des acheteurs chinois. « Ils sont beaucoup à se déplacer, c’est une décision collective. Mais c’est le chef des chefs qui tranche. Le grand problème est la barrière de la langue, ils sont peu nombreux à parler anglais et français. »

A la tête du complexe d’œnotourisme la Winery, Philippe Raoux se réjouit d’un tel essor. Il permet d’éviter la contrefaçon. « Plus les domaines appartiennent à des Chinois, plus le vin de Bordeaux est consommé en Chine. Cela évite la contrefaçon, près de 50 % des vins de Bordeaux en Chine sont faux, ils remplissent avec du vin de Chine ou d’Australie des bouteilles vides de grands crus. »

Pour Frédérique de la Motte, présidente du syndicat des crus bourgeois de Bordeaux qui regroupent 400 châteaux, cette influence chinoise n’est pas uniquement un bienfait, c’est une nécessité : « Cela crée des ponts, une meilleure compréhension entre les deux cultures. Et puis la tradition a toujours besoin d’être revivifiée par de nouveaux apports humains et de modernité. Il ne faut pas rester figer. ».

Et si le désir de rentabilité reste la raison fondamentale, la place de la culture n’est pas négligeable. « En achetant nos domaines, ils viennent acheter un peu de notre culture. Une bouteille contient aussi une image de luxe qu’ils n’ont pas chez eux ». Un avis partagé par Frédérique de la Motte, à la tête du syndicat depuis quatre ans : « Ce qui attire les chinois, c’est ce côté historique, l’art de vivre à la française. C’est romantique et cela fait rêver ! ».

Malgré la forte présence chinoise dans les salons du vin et les retombées médiatiques, Philippe Raoux tempère : « Il faut relativiser le phénomène. Depuis 2008, sept châteaux ont été achetés sur les 8000 que compte la région, c’est peu ».

Sur le marché des vignobles indépendants, même son de cloche du côté de Patrick Maze-Berthon. Le récoltant issu des châteaux Groupie et Rocher-Bardot refuse d’y voir un signe : « Pour mon château, les exportations vers la Chine représentent 2 % seulement. Pour l’achat des domaines, on fait beaucoup de bruit pour pas grand-chose. »

En attendant, les acheteurs chinois continuent de se présenter aux grilles des châteaux. « Une dizaine de tractations avec des Chinois sont en cours. Elles devraient aboutir dans les six prochains mois. Attention, il ne faut pas voir non plus une ruée chinoise sur les châteaux et les vignobles bordelais. Je reçois plus d’une dizaine demande d’achat par semaine, les Chinois sont donc largement minoritaires » relativise Damien Mounet de Square Viti. On n’a donc pas fini de faire « tchin-Chine » dans les vignes du Bordelais.

Jean-Baptiste Pattier et Ugo Tourot

La Chine : deuxième pays importateur

Les exportations de vin de Bordeaux vers la Chine ont augmenté de 67 % en volume entre 2009 et 2010 pour atteindre une valeur de 164 millions d’euros (+ 121 % par rapport à 2009). Le vin rouge est le vin préféré des chinois, il représente 97% des exportions. Avec 229.000 hectolitres la Chine talonne l’Allemagne, premier importateur mondial, 264.000 hectolitres (chiffres CIVB, Centre interprofessionnel des vins de Bordeaux.)

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