Billets Politique Monde Société Économie Culture Sciences Sport Médias Bordeaux
Guérir de l’envie de mourir
Article publié le 25/03/2011
Agés de 13 à 22 ans, ils ont en commun d’avoir voulu mourir et pour certains de le vouloir encore. L’Unité médico-psychologique de l’adolescent et du jeune adulte du CHU de Bordeaux accueille les adolescents suicidaires pour tenter de les guérir de leur envie de mourir. Reportage.

La porte de l’unité n’est jamais fermée à clé pendant la journée. Elle s’ouvre sur un long couloir de lino vert. Il est 9 heures et le troisième étage du centre Jean Abadie où se situe l’Umpaja semble vide. Une ombre passe. Celle d’une jeune fille dissimulée sous un sweat-shirt à capuche, trop grand. Elle avance lentement. Somnambule éveillée, ses pieds glissent sur le sol sans un bruit. Puis elle disparaît derrière l’une des portes qui jalonnent ce couloir sans fin. C’est au tour d’une deuxième ombre, plus petite, d’emprunter furtivement le tracé vert du couloir. Le silence envahit à nouveau le corridor, serein et pesant. Le défilé commence : blouses blanches, hommes et femmes portant des dossiers, d’autres équipés d’un café, s’engouffrent d’un pas décidé dans une salle lumineuse. Le temps qui semblait s’être arrêté, s’accélère. Le service se réveille : adolescents et soignants s’emparent du service.

« TS », « passage à l’acte », « IMV », « velléités de pendaison », « velléités de précipitation »… Les mots sont nombreux et jargonneux pour désigner ce qui amène ici ces adolescents : la tentative de suicide. 80 % des patients du service ont tenté de se suicider, les autres sont là « par prévention ». Le service n’a que 15 lits et accueille en priorité des adolescents venus directement des urgences. Les autres, inscrits sur une liste d’attente, ont attendu que des lits se libèrent. Il y a beaucoup de filles car les garçons réussissent plus souvent leur passage à l’acte. Leur mode opératoire est souvent plus violent. Ecouteurs à l’oreille, bras dessus, bras dessous, elles font des allers-retours dans le couloir, fument sur le balcon, somnolent devant la télé et il n’est pas rare de les entendre rire. Leurs plaies invisibles les font ressembler à n’importe quels autres adolescents. Tristes, fuyants, perdus ou au contraire très directs, leurs yeux trahissent pourtant cette apparence. Ici, difficile pour eux de faire semblant, car tout le monde sait pourquoi ils sont là.

Une équipe aux petits soins

L’équipe au complet se réunit une heure chaque matin pour parler d’eux. Parler de la « TS », ce suicide raté appelé tentative. Autour d’un café, elle essaie de reconstituer leur histoire et évaluer leur mal être. Nom, âge, déroulement de l’hospitalisation, compte-rendu des consultations « psy », prescription médicamenteuse, mode de passage à l’acte et projet de sortie… Les noms et les histoires s’enchaînent, plus dures les unes que les autres. Les causes de leur souffrance sont multiples mais certaines sont plus récurrentes comme le fait d’avoir été victime de sévices sexuels ou de vivre dans un cadre familial difficile. Chaque patient fait l’objet d’une longue conversation où chaque détail est important : les mots, les gestes, la façon de se nourrir, le sommeil… Martin, 17 ans, ne se lave plus et parle froidement de son futur passage à l’acte. Camille ne mange pas pendant les repas mais a été surprise en train de se nourrir en cachette. Marion, passée à l’acte la veille de son hospitalisation programmée, parle de sa sortie avec sérénité et continue de se scarifier. On saura dans l’après-midi si elle part en rupture de séjour, 72 h de sortie pour redynamiser une hospitalisation qui n’avance plus.

Parler de la "TS", ce suicide raté appelé tentative
Lors de cette réunion, le propos est souvent grave. Pourtant, l’ambiance n’est ni pesante, ni maussade. L’enthousiasme et l’engagement de l’équipe pour guérir ces adolescents égayent l’atmosphère. L’Umpaja, c’est avant tout une équipe de soignants mobilisés et motivés. Infirmières, aides-soignants, psychiatres, psychologues sont réunit autour d’un objectif : la « réanimation intensive » de ces adolescents qui ont voulu mourir. L’équipe est pluridisciplinaire : « chaque membre de l’équipe est important car chacun à son regard sur le patient. Les infirmières ont un rôle fondamental car elles passent 8 heures avec les adolescents, le psychiatre les reçoit moins d’une heure et voit autre chose du patient ». Pour M. Pons, cadre de santé du service, cette pluridisciplinarité, particulière aux services de psychiatrie, est essentielle car dans l’unité « il ne s’agit pas que de soin en blouses blanches. Le social, l’éducatif, le culturel et même l’artistique entrent en jeu ». Les murs du couloir en témoignent. Des photos mettent en scène, sur fond noir, jeunes et soignants jouant avec des lumières fluo. Un atelier photo organisé au sein de l’unité avait permis de les réaliser.

Pour qu’ils ne parlent plus avec des actes

Le suicide. Impossible pour ces adolescents d’éviter le sujet et difficile de faire comme si tout allait bien. Car le but du Dr Pommereau, créateur et chef du service et de son équipe, c’est justement de les faire parler de leurs souffrances. Mettre des mots sur leur mal-être « c’est éviter qu’ils ne parlent avec des actes », explique l’un des psychiatres. C’est éviter que « ces ados en friche ne s’attaquent eux-mêmes et menacent leurs parents » en essayant de se tuer. Consultations avec les psychiatres et les psychologues référents, discussion avec les infirmières et les aides-soignants, les jeunes patients ont une oreille à leur écoute 24 heures sur 24. Il y a ceux qui viennent spontanément frapper à la porte du bureau, certains qu’il faut aller chercher, d’autres qui restent silencieux. Mais l’équipe, elle, n’arrête jamais de créer le contact.

"En un mot, on ne les traite pas comme du lait sur le feu"

Une visite toutes les deux heures minimum, tous les quarts d’heure quand ça va mal. Et quand la peine est si lourde qu’ils ne peuvent pas se lever ou quand la peur du passage à l’acte devient trop forte, un interrupteur près du lit leur permet de demander de l’aide. A midi, les infirmières font le tour des chambres pour que tout le monde se réunisse pour le déjeuner. « On leur demande de venir au moins dix minutes, ça les fait sortir de leur chambre. C’est un moment de groupe important qui nous permet de voir l’état du patient », explique Fatma, infirmière dans le service depuis deux ans. Cette attention permanente envers les adolescents est très importante pour ceux qui ont tenté de disparaître. Grâce à elle, le sentiment d’exister, d’avoir une place peut renaître et les convaincre de ne pas recommencer. « Ils savent qu’on parle d’eux en permanence », explique Bernard, aide-soignant à l’Umpaja depuis 17 ans, « mais nous nous démarquons de l’attitude parentale, nous ne sommes pas des surveillants. Nous ne sommes pas les parents avec qui ils ont souvent des problèmes ».

"ça ressemble à la vie normale"

Pas de lits en fer sur fond de murs blancs et froids. Les chambres colorées et les lits en bois rappellent les centres de vacances pour enfants. Au fond du couloir, une bibliothèque, un synthétiseur, des crayons pour dessiner accentuent la ressemblance. L’Umpaja n’a rien à voir avec un hôpital psychiatrique : « On n’enferme personne, on n’attache personne, on ne donne pas de médicaments à l’insu des patients. En un mot, on ne les traite pas comme du lait sur le feu », insiste le docteur Pommereau. Cette vision du soin psychiatrique est à la base de la création de l’unité et elle est partagée par l’ensemble de l’équipe. Ce qui se joue au troisième étage du centre Abadie, c’est bien plus que le traitement d’un patient. « On leur fait confiance, on les rend responsables. Il y a des règles, bien sûr, mais leur respect se base sur une confiance mutuelle ». Après 48 heures « coupés du monde et sans téléphoner, le temps de réfléchir à ce qu’on a fait », l’Umpaja est pour ceux qui y séjournent « un genre d’internat sans profs », explique Julie, 21 ans et déjà deux tentatives de suicide. La première fois, elle était allée dans un hôpital psychiatrique.

Mélangée à des « malades mentaux », elle n’avait pas bien vécu sa première hospitalisation, alors qu’elle se sent bien dans l’unité : « l’équipe est à notre écoute. Ils ont les réponses. J’ai eu de la chance de venir ici ». Elle tient à insister. Les soins qu’on lui offre ici sont plus adaptés « pour des jeunes qui ont eu un choc psychologique et qui ont tenté de passer à l’acte », comme elle dit.

Pas de liens, pas de couverts en plastique... Rien ne les empêche d’attenter à leur vie.

Dans le service, chaque solution proposée est pensée pour répondre à leur mal si singulier. Une spécialisation qui leur permet aussi de resocialiser. « Etre entouré de gens qui ont le même mal être, apprendre à vivre en collectivité : on ne se regarde pas le nombril, on n’a plus le même regard ». Ressembler « à la vie normale », c’est le secret de l’Umpaja. Julie est la plus vieille, elle apprécie, dans les moments où ça va bien, d’aider les plus jeunes dans les tâches du quotidien.

Pas de liens, pas de couverts en plastique… Rien ne les empêche d’attenter à leur vie. L’équipe de l’unité parie tout sur la confiance, la parole, le rapport à l’autre. Et pour Julie, ça semble avoir fonctionné : « Dr Pommereau, c’est Dr House, il comprend sans parler ». Après deux semaines au centre, elle se sent mieux et s’apprête à sortir. Une décision qu’elle a prise avec son médecin. Cette relative liberté des patients fait la singularité du service. La peur du passage à l’acte dans les murs de l’hôpital a constitué l’élément de réticence principal à l’ouverture de l’Umpaja . En France, rares sont les unités comme celles-ci qui osent soigner l’envie de mourir par la confiance. Bien sûr, 2 à 3 semaines d’hospitalisation en moyenne ne suffisent pas pour guérir la souffrance profonde qu’éprouvent ces adolescents. Il arrive que certains récidivent et reviennent. Pour éviter qu’ils ne recommencent, la sortie est très organisée. La plupart reviendra de nombreuses fois en consultation, d’autres iront en hôpital de jour, aucun ne sera lâché dans la nature. Sauf si les parents refusent les solutions de sortie proposées par le centre. La porte est ouverte mais encore faut-il bien vouloir la pousser.

Anaïs Bard

Commentez cet article !

> Page consultée 3073 fois
> 0 commentaire(s)
 

imprimatur.fr on Facebook
Imprimaquoi ?

Imprimatur est le journal école de l'Institut de journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA). Il est créé par les étudiants de 1ère année et distribué gratuitement dans plusieurs lieux publics de Bordeaux.

Vous pouvez télécharger le dernier numéro au format PDF en vous rendant sur la page d'accueil du site.


Imprimatur, journal-école de l’Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine.
Fondateur : Robert Escarpit. Directrice de la publication : Maria Santos-Sainz.
IJBA, 1 rue Jacques Ellul, 33 080 Bordeaux Cedex. Tel : 05 57 12 20 20
www.ijba.org - Association des diplômés