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Nuit libertine
Article publié le 14/04/2011
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Damien le DJ assure l’ambiance avec des musiques très récentes
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Club Lady’s. L’enseigne lumineuse blanche et bleue n’est pas très racoleuse. Derrière la lourde porte, veille, la nuit, le premier club libertin* de la région de Besançon. Mille mètres carrés de piste de danse, de bar et de coins-câlin accueillent, du jeudi au samedi, une clientèle qui parcourt parfois plus de 200 kilomètres. Pour tenir l’établissement, aussi surprenant que cela puisse paraître, une famille. Véronique, aux entrées, Damien aux platines et leur fille, Cindy, derrière le bar. Le club Lady’s, avant d’être une histoire de plaisir, c’est d’abord une affaire de chiffres. 10 000 préservatifs écoulés chaque année, dans une bourgade de 4 600 âmes, de quoi titiller l’imaginaire.

« Salut, tu vas bien ? » Ici, c’est « tu » pour tout le monde, histoire de mettre à l’aise. Les soirs se suivent sans jamais se ressembler au club. Selon le jour de la semaine, la clientèle, et l’ambiance changent. Le jeudi et le vendredi, des hommes seuls viennent à la rencontre de couples. Daniel, la soixantaine, cheveux blancs chemise noire, est confortablement installé sur les fauteuils zébrés bordant la piste de danse. Malgré les apparences, il n’est pas seul. « Je regarde ma p’tite femme danser, là-bas, avec la mini-jupe blanche ». Nelly semble bien plus jeune. Elle danse dans les bras d’un homme. On les croirait ensemble. « Elle est belle comme ça, on voit un peu ses fesses, c’est agréable. Je ne la vois jamais sous cet angle quand c’est moi qui danse avec elle ». Daniel profite du spectacle. Sa femme a besoin de voir d’autres hommes, de séduire. Alors, depuis dix ans, ils viennent régulièrement au Lady’s pour satisfaire ce besoin. Daniel, lui, n’a envie d’aucune autre femme. Il la regarde s’amuser, et son plaisir est partagé. Il sait aussi que sa femme, « sa petite garce », sera plus disponible le reste de la semaine pour faire l’amour avec lui, qui n’est pas un « beau gars ».

Les hommes seuls constituent une espèce aussi recherchée que diversifiée.

Des très jeunes qui viennent entre amis, reconnaissables aux « alors, t’as pécho ? » lancés dans les coursives et pas franchement classe, des jeunes quasi-puceaux tentant désespérément de se frotter au sexe opposé, des trentenaires effarouchés qui s’excusent lorsqu’ils surprennent des couples derrière un rideau, et des Casanova bien plus entreprenants. Le samedi soir, le club n’ouvre ses portes qu’aux couples. L’atmosphère est plus conviviale, plus festive, car la plupart sont des habitués des lieux. Annie et Jacques ont fêté 12 réveillons au Lady’s. Un record, qui va au-delà des douze coups de minuit. « On a commencé à venir parce que j’ai eu envie d’autres femmes, alors plutôt que de la tromper, on en a parlé. C’est mieux de venir ici ensemble plutôt que d’être infidèle, non ? » Question rhétorique. Depuis quelques années, ils finissent la soirée en faisant l’amour tous les deux, dans un coin-câlin, observés par d’autres. Le plaisir d’Annie est accentué par les regards. Finalement, le Lady’s, pour eux, c’est une habitude, un bar, des amis.

C’est aussi le cas pour Antoine, l’ancien DJ. Récemment divorcé, il sait qu’il ne fera pas ici de rencontre, mais il y vient toutes les semaines. « Il n’y a pas d’autre endroit pour les 35-45 ans. Où j’irais pour sortir, sinon ? ». Il plaisante avec Jacques. « Douze ans qu’on se connaît et je n’ai toujours pas couché avec ta femme ! ». Pour qu’il y ait échangisme, il faut que tous les partenaires en aient envie. Seulement, Jacques ne plaisait pas à la femme d’Antoine. Les libertins tiennent beaucoup à la notion de respect. « La femme est reine, elle est maîtresse de toutes les décisions ». C’est l’une des règles de base dans l’établissement. Mais dans l’ensemble, pas de problème à déplorer de ce côté-là. « Il suffit de repousser d’un geste les avances, et les gens comprennent en général ». Pas question de condamner non plus. « Une nana qui va se faire quinze mecs le même soir, on en a vu, et on ne dira pas que c’est une salope, on ne la juge pas ». Pas de jugement donc, mais bien des commentaires pour ces routards du Lady’s. Adieu les jolis discours sur le naturisme, la fin des complexes, la beauté des vrais gens. Accoudés au comptoir, ils détaillent les clients du soir et les critiques sont acerbes. « Il faut dire qu’aujourd’hui, c’est drôle, mais parfois, c’est beau. Ça doit être à cause du salon de l’agriculture… ». Il est vrai qu’il faut s’attendre à tout au Lady’s. De la petite brunette taille 34 perchée sur des talons aiguilles, à la cinquantenaire bien en chair, collant résille ouvert à l’entrejambe, il y en a pour tous les goûts.

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Osées, suggestives ou sobres, les tenues annoncent la couleur
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En première partie de soirée, le club ne ressemble à rien de plus qu’une boîte de nuit classique.

La majeure partie de l’activité se déroule sur la piste de danse. Les femmes sont seulement plus dévêtues. Comme les pantalons sont interdits, la plupart optent pour des micro-jupes. Les hommes se font un plaisir de les soulever lors des corps-à-corps, dévoilant souvent aux autres l’absence de sous-vêtements. Les seins nus s’affichent sous des robes ou des hauts en tulle transparent. Au centre de la piste, une femme danse, elle est la moins habillée. Pour le moment. Elle porte de hautes cuissardes, des bas, et un body string blanc. Au fil des heures, les mains se baladent. Venant d’ici, de là, on ne sait plus très bien. L’ambiance monte, les vêtements tombent. Certaines femmes continuent de danser exclusivement pour leur homme. D’autres se révèlent plus partageuses. Les musiques sont récentes. Mylène Farmer et son « Oui mais… non » éveillent, sans conteste, le plus de déhanchés. Pour ceux qui, comme Annie et Jacques, ne dansent pas, le dialogue se noue sur les canapés. Les questions importantes « échangiste ou mélangiste* ? » « Qu’elles sont les attentes, les limites ? » augurent de la suite de la soirée.

Entre 1 h 30 et 2 heures, tel un rituel, la soirée change d’aspect.

Plus personne sur la piste de danse.Plus personne. Tous se donnent rendez-vous dans les quatorze coins-câlin. Des salles à thème, le paradis, l’enfer, le purgatoire. Des pièces plus ou moins grandes, plus ou moins obscures. Qui se ferment à clefs, ou pas. Des petites alcôves où le public est convié à observer, ou à participer. Dans chaque salle, préservatifs et lubrifiant sont à disposition. Puis douches et serviettes. Les couples déambulent un bon moment avant de choisir leur nid. Ils entrebâillent des portes, jouent les voyeurs, puis s’installent. Les locaux du Maeva, le sauna libertin adjacent, sont également ouverts en soirée. Les appareils ne fonctionnent pas, mais on peut s’y isoler. Près du jacuzzi, par terre, une chemise. Suivre les indices. Dans les sanitaires, un couple se rhabille. Une petite fessée à madame, un sourire, et c’est reparti pour une promenade bucolique dans le dédale de coursives. Un homme hèle le couple dans un grand éclat de rire « vous, vous allez voir ! ». Promesse ?

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Couples avant d’entrer ou partenaires pour la soirée ?
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Dans une alcôve, un homme et une femme font l’amour.

Les gémissements ne tardent pas à attirer du monde. Au purgatoire, il faut quelques secondes au regard pour analyser les positions des corps entremêlés. Une femme promet le paradis à une autre sous l’attention bienveillante de deux hommes. Les effluves de parfum cèdent peu à peu la place aux odeurs corporelles. S’il est un endroit où le tabagisme était salvateur, c’est bien ici. Des désodorisants impuissants, c’est fâcheux. En enfer, la température monte aussi. Cinq personnes s’activent, quatre regardent. Deux couples font l’amour sous les caresses d’une femme. Ne paraissent, dans la pénombre de la pièce, que la chorale du plaisir et la lueur d’ongles phosphorescents s’agrippant à quelques paires de fesses bien pâles. Les coursives révèlent l’avancée de la soirée. Un couple passe. Les sous-vêtements de madame dépassent de la poche de monsieur. Une femme passe en string. Reprise des commentaires au bar. Nelly elle, a quitté la piste de danse main dans la main avec l’autre homme, sans même adresser un regard à son mari Daniel. Il ne les rejoint pas. « Je la laisse s’amuser un peu au début, et puis comme ça, j’imagine, ma tête travaille, ça réveille des sensations que je ne connaissais plus ». La jalousie ? « Je ne préfère pas voir, parfois, ça me ferait trop de mal ». Véro, la patronne, ne cesse de le répéter : « avant de passer à l’acte, il faut être bien dans sa tête, poser des règles, ne pas être trop pressé ». Bien se connaître aussi. Un jeune couple dans un club échangiste ? C’est aller droit dans le mur. Le Lady’s en a vu passer des ménages qui se sont déchirés. Ceux dont l’un s’implique un peu plus que l’autre et s’attire ses foudres en plein ébat, ces femmes qui apprennent que leur moitié fréquente le club en solitaire et déboulent sur le parking, prêtes à l’émasculer, ces clientes qui découvrent qu’elles peuvent plaire et qui repartent avec un amant.

Venir au club n’est pas qu’une partie de plaisir.

Les écueils sont bien là. Un jour, un homme a appelé la femme de Jacques « ma chérie », il s’en énerve encore : « Ça va pas, on n’est pas là pour tomber amoureux ! ». Alors Jacques et Annie restent sur leurs gardes. Du point de vue sanitaire également. Certaines situations rencontrées au club favorisent la transmission de maladies. Ils le savent. Alors, chacun doit être vigilant quant aux partenaires qu’il rencontre, malgré la mise à disposition de préservatifs, et la désinfection intégrale quotidienne des installations. Pourtant, depuis quatre ans, de l’avis de Cindy la barmaid et des habitués, les libertins se sont bien assagis. « Avant, je ne pouvais même pas atteindre le bar, les gens faisaient ça partout, sur la piste de danse, sur les tabourets, sur le comptoir ». Dorénavant, tout se passe dans les fameux coins-câlins. Rien de glauque, ni de trash au Lady’s. Juste un club où l’on vient assouvir ses fantasmes sans tabou et en sécurité. De quoi décevoir les curieux les plus imaginatifs. Alors, certains habitués pour qui l’échangisme est devenu la routine, voient déjà plus loin. Le sadomasochisme ? Rituel du mercredi au Lady’s sous l’ère du patron précédent, abandonné après quelques frayeurs sanglantes. Le sauna échangiste ? Jacques a tenté, à Paris, « une boucherie sur trois étages ». Le gang-bang* ? Daniel et Nelly ont essayé et ne tiennent pas vraiment à recommencer. Non, eux se verraient bien passer quelques soirées dans les clubs libertins allemands. Les clients seraient beaucoup moins pudiques. Un pas de plus à franchir, mais c’est sûr, ils conserveront leur attachement au Lady’s, pour sa convivialité, et ça, nul doute, c’est de la fidélité.

Agathe Goisset

Les prénoms des libertins ont été modifiés pour préserver leur anonymat.

* libertin = échangiste : il y a échange entre les partenaires *mélangisme : les couples sont côté à côte, il n’y a pas échange de partenaires. Il peut y avoir des caresses *gang-bang : pratique sexuelle où un sujet est réceptif à une relation sexuelle avec plusieurs partenaires, simultanément ou à la suite (généralement plus de 4 partenaires, la disproportion « un seul face à tous » est recherchée).

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(1 commentaire)

    21 décembre 2011 10:27, par Ricardo14
    Cet article est très intéressant et je viens du coup le faire suivre à une copine qui semble être sur la même longueur d’onde que vous et je suis convaincue qu’elle m’en remerciera. Bravo pour ce post et votre temps pour mettre en commun ces réflexions. Je serais ravie d’avoir l’opportunité de lire votre blog sur ce thème prochainement. Cela m’est très utile ! Merci encore

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