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Le dépollueur jeté aux ordures
Article publié le 27/03/2007
Le nettoyage de la décharge de pneumatiques d’Espiet (Gironde) a commencé. Après enquête, le prétendu pollueur apparaît comme la victime d’une cruelle ironie.

Sous trois mois, les montagnes noires qui ruinent depuis près de dix ans le paysage d’Espiet auront disparu. Mardi dernier, Jean-Claude Le Goff a ouvert sa décharge croulante de pneus aux camions de son ancien concurrent chargé par le Ministère de l’Écologie d’assainir le site. Là, entouré de ceux qui symbolisent sa mort professionnelle, Le Goff, le coeur serré, s’est sans doute souvenu de la cascade d’événements qui l’ont mené à sa perte. C’est en 2005 que, malgré un bilan comptable équilibré, il a dû mettre ses sociétés [1] en liquidation judiciaire. Comment, à l’heure du tout-écologie, une entreprise spécialisée dans la dépollution s’est-elle retrouvée contrainte de cesser son activité ? Pour des raisons d’écologie, justement. Paradoxe ? Pas réellement. Bref rappel des faits.

Désigné coupable

Fondée en 1967, la société Le Goff Pneus (LGP), spécialisée dans la collecte et la revalorisation des pneumatiques usagers, devient progressivement l’un des leaders du marché. En 1998, LGP Aquitaine installe un dépôt à Espiet, une commune de cinq cents âmes à 30 kilomètres de Bordeaux. « Le Goff avait promis la création de trois emplois pour traiter le stock », se souvient Jean-Pierre Catenin, le maire du village. 2500 tonnes s’entassent alors rapidement, puis plus rien ne bouge. Des riverains excédés créent même une association. Depuis lors, presque tous le considèrent comme le responsable de cette pollution. Car les apparences jouent contre lui. Mais Jean-Claude Le Goff est bien différent de l’entrepreneur sans scrupule que certains ont imaginé. En fait, il fut surtout victime d’un décret de 2002 qui, élargissant le principe de pollueur/payeur aux grands manufacturiers, donna naissance à un géant de la dépollution : Aliapur [2] . Le problème pour les entreprises comme LGP, c’est que pour continuer à travailler, elles devaient signer un contrat d’engagement avec Aliapur, et en devenir les sous-traitants. LGP ne fut pas retenue « à cause, explique Aliapur, de ses trop faibles capacités logistiques et de ses tarifs trop élevés. » Dans l’impasse, Le Goff se résigna à jeter l’éponge, avec deux stocks sur les bras, dont celui de Souillac (Lot) de 17 000 tonnes. LGP ne fut d’ailleurs pas la seule victime de cette nouvelle disposition légale. De fait, depuis le décret, la profession est passé « approximativement de trois cents collecteurs avant 2002 à une centaine aujourd’hui », indique Christine Challe, du Conseil national des professions de l’automobile.

Victime d’enjeux supérieurs

Pourtant, face à Jean-Claude Le Goff qui prétend « qu’ils ont décapité presque toute la profession », elle pondère : « Il y a eu des regroupements, des transfuges, et en terme d’emplois, je ne suis pas sûre qu’il y ait eu beaucoup de perte. »Tout compte fait, malgré la disparition de nombreuses enseignes victimes d’enjeux écologico-économiques supérieurs, « il est sûr que la profession, qui avait besoin de se restructurer, a gagné en efficacité », conclut Christine Challe en regrettant toutefois que « les choses ne se soient pas déroulées avec plus de douceur. » Quoi qu’il en soit, il est peu probable que Jean Claude Le Goff ait ces considérations à l’esprit, en ouvrant son ancienne décharge à Aliapur, qui supervise la dépollution d’Espiet. Aujourd’hui retraité amer, il ne veut plus entendre parler de cette affaire.

Manuel Rambaud


 

 

 

 

 

 

 
Quel bilan ? En terme d’écologie, Aliapur a eu un impact bénéfique. La société, qui ne distribue pas de dividendes, s’est engagée à traiter à ses frais (150 euros la tonne) et à hauteur de 30 000 tonnes, des stocks qui n’entrent pas dans ses obligations légales, puisque constitués avant 2002. Stocks évalués à 300 000 tonnes sur l’ensemble du territoire. C’est le cas des sites d’Espiet et de Souillac. Les apporteurs de pneus (garagistes, etc.), qui avaient déjà payé les services de LGP et LGPA, vont devoir remettre la main à la poche, puisqu’étant liquidée, la société n’est plus responsable des stocks.

[1] Le Goff Pneus et Le Goff Pneus Aquitaine

[2] Aliapur est une société anonyme dont les membres fondateurs sont Bridgestone, Continental, Dunlop Goodyear, Kléber, Michelin et Pirelli. Elle représente 85% du marché

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